"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

17/02/2009

Carte mexicaine n°2, Plan-neuf, février 2009

Histoires d’eaux amères

La fève de cacao serait née au Mexique. Pour les Mayas et les Aztèques le chocolat était une boisson divine. J’avais lors de mon passage à San Cristobal de Las Casas visité l’école de cacao et m’étais essayé à la confection de dulces mayas (lire la chronique parue dans Poly). À Aguascalientes aussi le chocolat tente de regagner le palais des Mexicains. À deux pas de la place principale de la ville, a ouvert depuis un peu plus d’un an une chocolaterie. Parmi les chocolatiers nous avons rencontré Olivier, un Français converti à la culture millénaire du chocolat, loin de l’industrie où de petites mains emballent des tablettes par dizaines de milliers.
Avant de passer les portes de la chocolaterie de la rue Nieto et de découvrir les étapes de la confection de ce chocolat, nous allons suivre Olivier sur les pas des premiers peuples d’Amérique Centrale, sur les traces du
xocolatl…

Au temps où le temps n’existait pas encore était déjà Quetzalcoatl, le Serpent à plumes.
Au temps des Toltèques, pour lesquels Quetzalcoatl avait beaucoup d’affection, les dieux buvaient l’eau (Atl) amère (Xocolli), le xocolatl (1). Le chocolat.
Un jour, le Serpent à plumes descendit sur la terre pour rendre visite aux
Toltèques.
Il avait pour eux un cadeau, une fève de cacao. Il leur apprit à semer, récolter, torréfier et préparer le cacao. Mais les dieux s’irritèrent de voir leur boisson parmi les humains. Ils se réunirent. « Le chocolat est une boisson divine », dirent-ils courroucés. Les dieux décidèrent d’exclure Quetzalcoatl. Le Serpent à plumes prit alors toutes les fèves qu’il trouva et son envol. Il les dispersa autour de lui, Veracruz, Tabasco, puis se jeta à la mer.

Les légendes, dit-on, révèlent toujours une part de vérité. Celle du cacao démontre l’importance du chocolat dans la culture toltèque, élevée au rang de breuvage divin, comme le vin sous d’autres latitudes. Quetzalcoalt aurait appris aux Toltèques à préparer le cacao, mais selon Olivier, il est plus vraisemblable qu’à la manière des Bêtises de Cambrai, une sucrerie née de l’étourderie d’un apprenti, le chocolat ait été le fruit d’erreurs. « La culture du maïs est bien plus ancienne que celle du cacao, or le maïs se torréfiait, enfin on le chauffait sur un comal (2) pour pouvoir le moudre après. Ils ont dû torréfier des fèves par erreur et ont trouvé ça super bon. Après ils utilisaient beaucoup le metate (3) pour faire des tamales (4) et d’autres choses à base de maïs et ils se sont dit tiens on va essayer. C’est certainement un apprentissage qui a duré très longtemps. Mais savoir vraiment… Qui a eu l’idée de faire fermenter du raisin pour obtenir du vin ? »
La légende nous conte aussi l’apparition du cacaotier au Chiapas et sa dissémination dans d’autres régions. Olivier explique qu’il existe beaucoup de théories sur l’origine de l’arbre. « L’une d’elles est que le cacao existait dans une partie de l’Amérique Latine, du Tabasco et du Chiapas jusqu’au nord de l’Amazonie, au Brésil. L’autre théorie est qu’il existait dans un tout petit endroit, le Chiapas, et qu’il a suivi les peuples qui ont bougé et ont planté le cacao là où ils s’installaient. » Le chemin du cacao.
Les premiers peuples sont arrivés sur les côtes du Chiapas et du Tabasco. « La première civilisation sédentaire d’Amérique latine à utiliser le cacao s’appelait les Mocayas, un peuple méconnu qui n’a laissé que très peu de traces. Principalement sédentarisés au Chiapas, ils se sont plus tard dispersés. De cet éclatement sont nés les Olmèques, qui n’ont guère laissé plus de traces, mais qui vivaient près du golfe du Mexique, dans les États actuels du Veracruz et du Tabasco. »
Les Toltèques, eux, ont été le premier peuple des hauts plateaux, « c’est-à-dire vers les États de l’Hidalgo, au niveau de Puebla, toute cette partie qui est un peu surélevée ». La trajectoire du cacao serait similaire.
Il y a un peu plus d’un an, des chercheurs ont mis à jour un bol de chocolat au Honduras, « des traces de cacao datant de 1100 avant JC. Il y a plus de 3000 ans ! Quelques mois plus tard, c’est dans l’État mexicain de Veracruz qu’ils ont trouvé un bol de 1750 avant JC. Puis un autre de 1900 ans avant JC au Chiapas », s’enthousiasme Olivier. « Une culture vieille de 4000 ans ! » Des siècles plus tard, avant la colonisation, les Mayas, les Aztèques perpétuaient la tradition et le cacao avait gagné d’autres régions d’Amérique du Sud.
Et pourtant aujourd’hui pour les Mexicains le chocolat est suisse et à croquer !



Article paru sur le site culturel strasbourgeois Plan-Neuf

(1) Les peuples d’Amérique centrale ne connaissaient pas le lait et c’est donc avec de l’eau que le chocolat d’origine était confectionné.
(2) Plaque en argile et le plus souvent en métal servant traditionnellement à faire cuire les tortillas.
(3) Le metate est une meule dormante de pierre, d’usage domestique, qui sert à moudre le maïs. Utilisée depuis plusieurs milliers d’années (environ 3000 av. J.-C) dans l’aire culturelle de la Mésoamérique, son nom provient du
nahuatl « metatl »
(4) Le tamal est une papillote amérindiennne préhispanique préparée à partir de farine de maïs.

21/12/2008

Fleurs d’éditions

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Petite maison d’édition pyrénéenne a priori axée sur l’Espagne, La ramonda défend aussi une certaine idée de l’Europe et du monde. Portrait d’un beau projet alternatif.

La ramonda est une plante vivace dans le jardin français des livres. C’est aussi une petite fleur des Pyrénées qui « pousse entre les rochers, dans une fissure, dans des conditions rudes mais fleurit joliment dans ce monde minéral », explique Charles Mérigot, fondateur des éditions. Le premier titre publié est le récit de son errance sur les terres arides de l’exclusion. « Avant j’ai été prof de physique et de maths, informaticien. Puis chômeur de longue durée. Un peu SDF avec de petits boulots de temps en temps. » Ce premier récit, Le dit de la cymbalaire – une autre plante vivace, la cymbalaire – publié grâce à une souscription, sort sous serre, « alors que la maison d’éditions n’était pas encore officiellement créée, mais qu’elle existait dans une « couveuse d’entreprise » depuis juillet 2005. » En novembre 2006 la SARL est lancée. L’éditeur a trouvé les ressources morales de quitter la rue dans sa rencontre avec l’association Solidarités Nouvelles face au Chômage. Il retrouve un peu de son identité, celle « qui ne se caractérise pas, surtout, par l’étiquette qu’on nous flanque, chômeur, sdf, informaticien, manœuvre… mais par ce qu’on fait et ce qu’on pense. »
Les premiers textes qui éclosent reflètent déjà la ligne éditoriale de La ramonda. « Tout d’abord j’ai eu la possibilité d’écrire un petit texte sur le manque d’argent quand on se trouve en situation d’exclusion. » Le texte a plu et il sera repris entre autres par Esprit et Alternatives économiques. Puis il replante un vieux projet. « Depuis quelques années j’écrivais pour des amis de petits cahiers sur l’Aragon. J’ai alors décidé d’éditer des textes qui auraient un rapport avec ces sujets bien différents : l’exclusion et l’Aragon. » Hormis les orages de la vie de l’ancien chômeur, ce qui relie les deux thèmes c’est le lien symbolique entre « la résistance aux marges dans des conditions difficiles, (et) l’utopie du renouveau printanier qui ne se soucie ni des stériles rocs ni des montagnes frontières » comme on peut le lire sur le site de La ramonda. L’éditeur revendique sa part de rébellion contre l’actuelle division du travail. « On assiste à une chose curieuse : plus les machines devraient permettre à chacun d’obtenir une certaine autonomie, plus le travail est parcellisé, éclaté. Au point que ce travail perd tout sens ! Je n’ai pas cette conception de la vie ni du progrès. » Comme une méfiance aussi envers les professionnels, tellement spécialisés, selon lui, qu’ils ne savent plus pourquoi ils travaillent ni à quoi peut bien servir ce qu’ils font. « Il ne faut pas écouter ceux qui se présentent comme spécialistes mais ceux qui s’intéressent à votre projet », résume-t-il.
Les éditions publient également une revue sur l’Aragon et des livrets hors-série, comme celui à paraître sur le chanvre textile. En projet également, un beau livre sur la Creuse et des romans espagnols. Le premier est sorti début octobre. Du givre sur les épaules est le premier roman de Lorenzo Mediano. L’histoire d’un amour impossible dans ces Pyrénées dont, selon Charles, on ne saura jamais si elles sont une barrière ou un trait d’union.

« L’universel c’est le local moins les murs »

L’Aragon est plus qu’une passion pour l’éditeur, une partie de sa vie. C’est « une région proche, injustement méconnue. Profondément européenne ». Car malgré son ancrage régional, La ramonda se définit comme européenne. « Je suis abasourdi par l’attitude générale des personnes – qui se disent toutes Européens convaincus – qui ne peuvent concevoir que l’on vende des livres espagnols en France ou l’inverse !! » L’Europe selon Charles ce n’est pas celle qui se construit « contre la Chine, l’Inde, les EUA, où je ne sais qui ». Pour lui, il ne sait plus où il a lu ça, « l’universel c’est le local moins les murs ». Il lui semble indispensable de « s’ancrer dans la vie des personnes et des régions pour parler de l’Homme. Sinon, on se met à dire des bêtises sur un Homme imaginé, virtuel dirait-on aujourd’hui. » Lui n’a aucun mal à se penser Européen, Limousin, Occitan, méditerranéen, citoyen français ou du monde. « L’Europe, nous n’avons pas à la construire, elle existe depuis au moins le paléolithique (les peintures de cette époque ont des caractères communs), en tout cas le néolithique. En revanche ce qu’il nous reste, et nous restera toujours à faire c’est de se rencontrer, se comprendre. » Des rencontres qu’il faut savoir provoquer. Comme par exemple au salon de Pau, « à 70 km de l’Espagne ! ». Il a souhaité inviter sur son stand la maison d’édition espagnole de Mediano. « Lorsque j’en ai parlé aux organisateurs, ils m’ont répondu que jusqu’à présent cela ne s’était jamais fait et ils ont été enthousiastes ! »

S’il devait être une fleur, Charles se sentirait bleuet, « piquant et sauvage, au milieu d’un champ de blé OGM ». Mais c’est en éditeur patient que Charles cultive son jardin. Depuis quelques mois, La ramonda est aussi devenue une librairie virtuelle. Charles pense qu’il y a la place dans le champ des éditions pour sa fleur des montagnes. « Mais bon, peut-être qu’il faudrait revenir dans dix ans pour voir où nous en sommes ? J’aime bien cette phrase d’Antonio Machado : caminante, no hay camino, se hace camino al andar. » Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant… Sur ceux, fleuris et escarpés des Pyrénées, pour La ramonda.


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Du givre sur les épaules
En octobre, La ramonda a publié Du givre sur les épaules (lire le 1er chapitre), la traduction du premier roman de Lorenzo Mediano. Médecin, spécialiste de la survie en montagne, celui-ci connaît un véritable succès en librairie de l’autre côté des Pyrénées. Son premier roman, il y en a eu d’autres ensuite, s’est vendu à 20 000 exemplaires. Charles Mérigot présente ainsi ce livre né de l’oralité, au cours de veillées : « Tout d’abord c’est un roman de passion et d’aventures dans les Pyrénées. La vie d’un jeune berger amoureux de la fille de son patron, grand propriétaire. Une autre façon de présenter le livre est qu’il s’agit d’une description des relations sociales dans les montagnes aragonaises juste avant qu’éclate la Guerre civile. Enfin, on peut y voir aussi une réflexion sur la façon de « dire l’histoire » d’une société qui doit continuer à vivre après un massacre auquel tous ont plus ou moins participé. Cela peut évidemment s’appliquer à l’Espagne, mais hélas à bien d’autres nations ou sociétés. »

Article paru sur le site d'info culturelles Plan-neuf le 17 décembre, au lendemain de l'attribution du prix Vivre livre des lecteurs du Val-d'Isère au roman de Mediano, Du Givre sur les épaules.


03/11/2008

Carte Mexicaine n°1, Plan9, octobre 2008

Détail d’une des peintures murales du palais du gouvernement de la ville d’Aguascalientes

Contre addiction

¡ Viva la Virgen de Guadalupe ! ¡ Viva Fernando VII ! ¡ Abajo el mal gobierno ! (1)

El grito ! Le cri. Celui qui le 16 septembre 1810 marqua le début des 11 années de la guerre d’indépendance. Le cri lancé par un prêtre créole,Miguel Hidalgo et réitéré chaque année dans tout le Mexique. Nés en Nouvelle Espagne, les créoles étaient cantonnés à la figuration dans la mise en scène d’une société où les Espagnols avaient les beaux rôles. Comme une anti-Malinche,une présence féminine hante l’histoire de l’indépendance : Josefa Ortiz de Dominguez, la Corregidora. Créole elle aussi, elle se lie d’amitié avec Miguel Hidalgo, aux cours de réunions secrètes et littéraires. On y lit Rousseau, Voltaire et on s’y abreuve des Lumières françaises que tente d’éteindre l’Inquisition. La révolution française est encore fraîche, l’Indépendance des Etats-Unis aussi. L’Espagne est affaiblie et occupée par les troupes de Napoléon.
L’époque est propice à la révolte. Josefa convainc son mari, pourtant représentant du Roi d’Espagne à Querétaro, d’abriter des réunions dont la tournure est de plus en plus politique. Les insurgentes entassent des armes et prévoient de déclencher la révolte contre le mauvais gouvernement le 1er octobre. Mais le 13 septembre ils sont dénoncés par un espion loyaliste. Le mari de Josefa, le corregidor, reçoit ordre de démanteler le mouvement indépendantiste. Il fait enfermer sa femme dans sa chambre mais elle parvient à prévenir Hidalgo. Trois jours plus tard, à l’aube, le père de l’Indépendance pousse son cri de Dolores.
Josefa est jugée coupable et incarcérée au monastère de Santa Clara avant d’être transférée, à cause de son caractère rebelle, dans l’Abbaye – de Haute Sécurité – de Santa Catalina de Sena. En 1817, elle fait le serment de ne plus apporter son soutien aux insurgés et est libérée. Peu après l’Indépendance, l’empereur du Mexique Augustin de Iturbe lui propose de devenir dame de compagnie de son épouse. Elle refuse. Elle s’était battue pour une république, pas pour un empire. Jusqu’au bout de sa vie en 1829, elle côtoiera les milieux radicaux de l’époque. Elle n’accepta de son vivant aucune récompense pour son patriotisme. Enterrée à l’Abbaye Santa Catalina ses restes seront ensuite déplacés à Querétaro.
Lors de la colonisation, la Malinche avait trahi les siens, ouvrant l’histoire à un Mexique métis. Presque 3 siècles plus tard, une créole aidait à délivrer le pays du joug espagnol. Le 15 septembre 2008 au soir, aux vivas de la foule se sont mêlés des cris de terreur. Des cris qui ont déchiré le voile du rêve de l’Indépendance et dévoilé la réalité de l’emprise des cartels de la dépendance sur le pays. A Morelia, ville natale de la Corregidora et de l’actuel président mexicain, la guerre de la drogue (2) a explosé en public. Deux grenades jetées dans la foule pour un empire. Du sang et des cris.

(1) Vive Notre-Dame de Guadalupe! Vive Fernando VII ! A bas le mauvais gouvernement !

(2) La guerre de la drogue a fait plus de 3000 morts depuis le début de l’année. Les différents services de police sont corrompus. Le président Calderon joue pourtant la carte répressive et la France continue d’armer et de former certains policiers.

Article paru sur le site culturel strasbourgeois Plan9

À voir sur Dailymotion: Le Mexique déclare la guerre à la drogue

à lire sur ce blog : Com’ gouvernementale contre narcommunication

et sur Bakchich.info: Des privés américains forment l’armée mexicaine à torturer

29/10/2008

Com' gouvernementale contre narcommunication

Depuis que le président Calderon a engagé sa guerre contre les cartels de la drogue, le Mexique connaît une vague de violence sans précédent : depuis le début de 2008 plus de 3000 morts, et près de 60 rien qu’à Aguascalientes. Une vague sanglante sur laquelle surfe le président pour renforcer sa politique sécuritaire. À la guerre aux cartels s’est greffée celle entre les organisations criminelles. Cette double guerre engendre également une lutte entre les services de police. Si les affrontements laissent derrière eux une coulée de sang, la guerre se déroule également sur le terrain de la communication.

« Monsieur le narco-président, si vous voulez que cesse l’insécurité arrêtez de protéger des narcotrafiquants comme le Chapo Guzman, Ismael el mayo Sambada, la Familia Michoacana et les élus des partis qui tout comme vous sont des narcos, comme vos prédécesseurs, depuis 40 années de narcogouvernance. » En réponse aux manifestations contre les violences organisées le 30 août, et avant le discours présidentiel du 1er septembre, dans tout le pays les narcos s’essayaient à une nouvelle forme de communication. De manière coordonnée, les organisations criminelles affichaient leur défiance vis-à-vis du pouvoir. Sur de grandes banderoles, des narcomantas, accrochées sur des ponts, des édifices ou à Aguascalientes sur la cathédrale, presque toujours les mêmes mots pour accuser de complicité avec certains cartels le président Calderon, des gouverneurs ou des commandants de l’armée.
Les narcos investissent aussi le net et notamment YouTube. Des clips mettant en scène, sur fond de narcorrido (musique chantant les exploits des narcos), les exploits des sicaires. Le gouvernement fédéral, lui, se répand en spots, télé et radio, tours à tours vindicatifs ou triomphants pour, aux dires de juristes et de l’opposition de gauche, des résultats insignifiants dans cette guerre contre la criminalité engagé par Calderon dès le début de son mandat en 2006. Pourtant la ligne répressive se renforce toujours plus, jusqu’à la militarisation… 40 ans après le massacre de Tlatelolco (1). Le Ministère de la Sécurité Publique (Secretaria de Seguridad Publica) par exemple devrait voir en 2009 ses attributions augmentées de près de 50% ! Lors de son second informe (2), le président Calderon a, selon le magazine Proceso, parlé d’un Mexique imaginaire, bien loin de la réalité du pays. Pourtant, malgré les mots, les morts s’accumulent. Des morts et des mots dont se servent aussi les cartels.
Le 12 septembre, alors que Calderon prononçait un énième discours sécuritaire, la police découvrait 24 corps aux portes de la capitale fédérale. Un message sanglant envoyé aux autorités. Du nord au sud, les sicaires signent leurs forfaits dans une escalade imagée : corps décapités, corps entassés, corps disséminés…
Le 15 septembre, alors que Morelia commémorait l’indépendance du pays, un attentat à la grenade ensanglantait la soirée. Comme pour signifier que l’indépendance reste à conquérir vis-à-vis des cartels de la dépendance. L’attentat a fait une dizaine de morts. Jusqu’à présent la population civile avait été plutôt épargnée. Le cartel de l’Etat du Michoacan et principal suspect, la Familia, s’est fendue de plusieurs communiqués, envoyés aux journalistes par SMS, à travers lesquels ils se disculpent et offrent de faire la chasse aux assassins : « Nous vous promettons de faire justice parce que nous sommes michoacanos et que nous sommes unis à la société contre des actions qui altèrent la paix et génèrent la tension que l’on vit aujourd’hui. Nous n’aurons de repos avant d’avoir retrouvé les coupables. » Derrière cet élan narcocitoyen, une autre vérité émerge : la guerre des cartels. En effet, la Familia tient pour responsables de l’attentat les Zetas, un groupe de tueurs du cartel du Golf. Les autorités quant à elles penchent pour un acte perpétré par le cartel local afin de renforcer la présence policière et freiner l’implantation des Zetas.
Dans l’Etat voisin d’Aguascalientes, la politique répressive de Calderon a mis le feu à la poudrière. Jusqu’alors considéré par les cartels comme une zone neutre, beaucoup y ayant installé famille et maisons de sécurité, l’Etat connaît depuis début 2007 une hausse importante des morts violentes. Les premiers morts, 3 policiers vraisemblablement impliqués dans le narcotrafic, ont fait les frais d’une reprise en main de la ville par les cartels. Depuis les cadavres se sont accumulés : le chef de la police de la commune de Rincon de Romos, celui de la police de l’Etat, trois policiers fédéraux… entre beaucoup d’autres.
L’offensive criminelle a déclenché une nouvelle étape dans la militarisation du pays. Depuis le début du mois de septembre, la Police Fédérale Préventive – police paramilitaire qui s’est tristement illustrée par ses violations répétées des droits humains notamment à Atenco en 2006 puis lors du long conflit du Oaxaca – appuyée par l’armée est régulièrement engagée dans des opérations d’épuration des différents corps de police. Quelques jours après Rincon de Romos le 3 de ce mois, une opération militaro-policière s’attaquait à la corruption de la police de Villahermosa dans l’Etat du Tabasco. Les affrontements entre les forces fédérales et locales y ont coûté la vie à un policier. De nombreuses arrestations ont également eu lieu parmi les forces de polices locales.
Le 18 septembre au matin, à l’heure du changement d’équipes, les forces fédérales ont investit le siège de la police municipale d’Aguascalientes, ainsi que les différents commissariat de quartiers, ont désarmé les policiers et enquêté sur la corruption des municipaux.. Les responsables de la ville, de l’Etat et de la fédération ont vanté une opération qui n’a causé ni morts, ni affrontements. Les politiciens locaux affirmaient qu’il fallait rétablir la confiance des citoyens dans leur police. Le maire de la ville déplorait les agissements de « pseudo-policiers qui ont sali le nom et l’honneur de cette institution, qui a pour vocation d’apporter la sécurité aux familles d’Aguascalientes. » Les dirigeants expliquaient que la décision de l’opération avait été prise suite à la demande pressante de la population. Fin août, c’est pourtant le président de la Canacintra, organisation patronale, qui réclamait l’intervention de l’armée pour mettre fin à l’incurie de la police, à la corruption omniprésente. Samedi 18 octobre, dans une interview au Sol del centro (Le soleil du centre, journal d’Aguascalientes), le gouverneur de l’Etat reconnaissait que près de 40% des policiers locaux étaient corrompus.
Une corruption qui, au niveau national est au centre des enjeux puisque le président Calderon en a fait l’une de ses priorités… tout en réduisant le budget du Ministère de la Fonction Publique (Secretaria de la Funcion Publica) chargé de surveiller les fonctionnaires et la gestion des deniers publics. Une corruption dont les victimes sont à chercher parmi les plus démunis. Racket de la police d’un côté et manque de moyens pour la prévention, l’éducation ou la santé.
Mais dès le vendredi, à Aguascalientes, le coup de force tournait à la farce : 20 des 38 policiers arrêtés la veille déposaient plainte contre la PFP pour torture, perquisitions illégales et vols. Selon les témoignages de certains des policiers municipaux, ils ont fait l’objet de menaces et d’humiliations physiques et psychologiques. Pourtant, après 15h de garde à vue tous les policiers soupçonnés étaient libres. Les fédéraux les ayant relâchés aux quatre coins de la ville, dans des zones isolées et les poches vidées ! Plus grotesque, comme titrait en Une le quotidien Pagina 24, certains des policiers soupçonnés d’actions criminelles laissaient entendre que l’opération fédérale n’était qu’un coup de com’. Sous prétexte d’épurer la police municipale, la PFP n’aurait cherché qu’à venger la mort, le 17 septembre, de 3 de ses agents. Meurtres pour lesquels un policier municipal avait été appréhendé.
Cet imbroglio policier illustre parfaitement le brouillage du discours gouvernemental, entre rêve autoritaire et réalité corrompue. Un message qui a bien du mal à se faire entendre face à l’artillerie de la narcommunication. Difficile dans cette cacophonie pour les Mexicains d’entendre la voix de la raison et de la paix.


1 : Le 2 octobre 68, à quelques heures de l’ouverture des JO de mexico, l’armée ouvrait le feu sur une manifestation, laissant sur le carreau de la Place des 3 cultures près de 300 morts.
2 : Sorte de discours à la nation du président mexicain, chaque 1er septembre.

25/07/2008

Légende urbaine

Mort au pied de la lettre

"Voilà, ce 666e numéro d’Un livre d’urgence est maintenant terminé. Je vous remercie de nous avoir prêté attention, bonne lecture et à la semaine prochaine." Le générique final de l’émission emplit le studio. Armand, présentateur à la cinquantaine bedonnante, se leva et serra la main de son invité, le célèbre auteur à succès Arthur Bloodwrite.
Les spectateurs tentaient d’approcher l’écrivain malgré le cordon de sécurité. Une jeune fille qui était parvenue à retirer sa culotte dans la cohue, la jeta à son idole. "Arthur, tu m’fais mouiller !", cria la lycéenne aux yeux verts. Arthur ramassa le vêtement intime de la petite brune. Il renifla, sourit, lança un clin d’œil à l’adolescente en se touchant les parties. "Mais tu vois, toi tu ne me fais même pas bander mou. Il en faut un peu plus pour émoustiller un génie comme moi." Il jeta l’intimité de la jeune fille au présentateur grisonnant et sortit du plateau dans un éclat de rire et de cynisme. La brunette, le visage empourpré et en sanglot traversait la foule dans le crépitement des flash et des rires.

Dans la limousine qui le ramenait au Manoir, Arthur sirotait son Jack Daniel sec. "Putain Art’ t’es obligé d’être désagréable avec tes fans ?" A trente-deux ans, comme le poulain de son écurie littéraire, Nicolas touchait les sommets de la gloire. Sur un petit miroir au cadre en argent travaillé, le directeur artistique traçait soigneusement des lignes de cette poudreuse qui se marie si bien à l’ivresse des hauteurs. Leur réussite ils l’avaient bâtie ensemble. Lorsque Arthur était rentré dans son bureau avec son premier manuscrit. Derrière l’assurance timide de l’adolescent, il avait su déceler la star qui ne demandait qu’à exploser les canons littéraires.
"Je dis et j’écris ce que je pense et c’est pour ça qu’ils m’aiment. Mais tu n’as jamais pigé ça." Oh si, Nico avait très bien pigé ça. Bien que les frasques rock’n’roll d’Arthur soient partie intégrante du personnage, Nico les redoutait toujours. Ce n’était pas tant un problème d’image, ni une question d’argent ou de dédommagement… Non, il lui semblait qu’il était jaloux de son ami, jaloux de son succès bien sûr, mais surtout de cette méchanceté désinvolte qui avait conquis les cœurs de cibles du marchand de livres. Une stratégie marketing sur mesure et la vie dissolue d’Arthur avaient fait le reste.
Nico s’enfila deux lignes à grande vitesse et tendit le psyché à son protégé. "Excuse-moi Art’, mais c’est pas toi demain qui va te taper les appels furibards des associations féministes de tout l’pays !" "Me fais pas rire quand je sniffe, merde. Comme si c’était toi qui allais prendre note des récriminations de toutes ces femelles hystériques." Il renversa le petit plateau. Une fine pellicule blanche se posa sur la pointe de ses bottes noires. "Putain mec, vise un peu c’que tu m’fais faire avec tes conneries. T’es qui pour juger de ce que je fais ? Dis-moi, c’est toi que toutes ces pucelles et tous ces homos adulent ? C’est toi qui fais éclater les genres de la littérature en bourrant cette vieille dame si respectable qu’aucun scribouillard n’avait jamais eu envie de la culbuter correctement. Putain mec, j’suis une star… tu comprends ? Je suis une icône pop. Mes écrits se vendent aussi bien qu’un disque de Madonna et chacune de mes apparitions publiques attire plus de monde qu’un film de Luc Besson. Alors me dis pas ce que je dois dire, penser… et surtout écrire."

Il tapota sur la vitre qui le séparait de l’habitacle du chauffeur. "Eh, jean-bidule, arrête ton char, j’descends là." Nico n’en croyait pas ses oreilles. Ils étaient attendus au Manoir. Ce soir c’était l’anniversaire du petit prodige et toute la Jet Set devait déjà avoir commencé le pillage en règle du bar. "Déconne pas Art’… tout le monde t’attend." Mais il savait qu’il ne convaincrait pas son protégé. Il avait saisi le changement dans le regard bleu d’Arthur. La colère qui avait explosé quelques instants plus tôt avait fait place à un regard fixe, d’un bleu lumineux. Le petit génie avait une idée. L’écrivain voyait… Il devait maintenant se retrouver seul pour s’écouter parler de son idée. Dans ces moments-là, il adorait déambuler dans les rues bruyantes du Paris lumière des arrondissements branchés. La longue limousine noire se rangea derrière Notre-Dame. Arthur descendit et au moment de claquer la portière lança à son éditeur "Dis à mes invités que j’les emmerde et que j’arriverai lorsque j’aurai apprivoisé ma prochaine histoire. Elle est là ce soir… quelque part. Je la sens, mec. Je peux la sentir." Nico lâcha un ok laconique et la voiture sombre redémarra en douceur.

Arthur sortit une clope et son dictaphone, les alluma. Autour de la vieille cathédrale, il n’y avait que quelques touristes amoureux pour s’embrasser au clair de lune. Il ferma son manteau anthracite et en releva le col en fourrure. Il sortit ses gants de cuir. La nuit était froide et la lumière glaciale de quelques étoiles parvenait à peine à transpercer la pollution lumineuse de la ville. Quelques flocons tombaient sans hâte. Il prit la direction du quartier latin et ses fins de soirées animées et commença à laisser libre cours à son imagination. "Un dimanche une cathédrale pleine de fidèles. Une jeune fille brune aux yeux verts… Elle semble trop grande pour ses habits du dimanche. La jeune fille fait partie des enfants de messe. Elle est chargée de préparer les hosties. La cérémonie commence, le prêtre fait son sermon… Amen, c’est le grand moment de la communion. Le berger et ses ouailles vont partager le corps du christ. La jeune fille sourit, comme une grimace de plaisir. Dans le décorum impressionnant de la vénérable cathédrale Notre-Dame la ferveur est à son comble. Les ors brillent et les orgues jouent. Chacun des communiants prend sa part du sacrifice christique."
Arthur s’installa seul à la table d’un petit bar. La salle était bondée et les serveurs devaient se faufiler, le plateau bien au-dessus de la tête. Arthur n’entendait ni la musique ni les mille bruits de la nuit, il n’entendait que lui. Il commanda un triple sec, le regard perdu entre deux mondes. "Tout le monde se retrouve sur le parvis. Sous un soleil printanier, les dames ont sorti leurs robes légères et ces messieurs tombent la veste. Soudain un vent de folie souffle sur la centaine de croyants. L’archevêque soulève sa robe et grimpe à l’arbre le plus proche. Une petite vieille commence à dévorer les fruits factices qui ornent son chapeau. Une dame se met à parler à un banc. Une homme pourtant digne se couche sur le parvis de la cathédrale, se recroqueville, pris par les frissons d’un froid intérieur intense. D’autres délires s’emparent de la foule de croyants. La jeune fille a mis du LSD dans les hosties. "
Arthur avait fini rapidement son verre et en avait déjà descendu deux autres lorsqu’il aperçut sa muse. Si la jeune fille à la culotte et aux yeux mouillés avait offert son corps au personnage, la jeune gothique qu’il apercevait ici devait avoir le passé adéquat pour son ange du LSD. Il l’invita à boire un coup et lui suça sa vie.

Lorsque Arthur arriva enfin au Manoir, son hôtel particulier en plein XVIe arrondissement de la capitale, Nico commençait à renvoyer les derniers fêtards. Après quelques mots échangés avec les fidèles, qui étaient restés autant par goût de la bouteille que pour voir le génie ne serait-ce qu’un instant, un orage vint assombrir le masque de douceur que l’écrivain portait en revenant de sa promenade nocturne. "Dehors, tous… Je suis mort. Il faut que je dorme, que mon esprit s’apaise. J’ai besoin de rêver pour créer. Je ne peux plus vous voir. Je suis déjà fatigué." Il commença à pleurer et Nico précipita un peu plus le départ des irréductibles soiffards. Une fois la porte refermée Arthur fondit dans les bras de son ami. "Merci mec, pour tout. Mais faut que tu te casses aussi. J’vais me coucher tard pour demain me mettre à ma nouvelle histoire. J’te promets mec, c’est une petite bombe qui explose dans ma tête, devant mes yeux… il faut que je la laisse envahir mon esprit."
Nico avait passé son manteau à queue de pie et tenait ses gants de sa main gauche. Il tendit sa paume libre à son vieux pote en esquivant un sourire complice. Alors qu’Arthur saisissait sa main, Nico le tira vers lui et l’embrassa, le serrant de toutes ses forces. "T’es un génie tu sais, mais putain des fois j’te tuerais. J’savais pas quoi dire à tous ces gens qui t’attendaient pour fêter ton anniversaire. J’savais plus où me mettre." "C’est pour ça que tu m’aimes !" "Ouais… ah, pendant que j’y pense, y’a quelqu’un qui a laissé un paquet pour toi." "Sûrement encore un manuscrit que m’envoie un de mes fans. Ca m’fera un peu de lecture pour m’endormir. Allez file… ta maman doit se demander ce que tu fais." "Ma maman ? Je t’assure que si tu voyais la carrosserie qui m’attend t’aurais envie toi aussi de te taper ma… mère."

Enfin seul, Arthur se servit un dernier verre de whisky, éteignit le lustre en cristal du salon et alluma les cinq petites lampes savamment disposées pour créer l’ambiance propice à la lecture. Le paquet était posé sur la commode Empire de l’entrée. Il n’y avait ni nom ni signature. Le balancier de la grande horloge envoyait à la volée ses tics et ses tacs. Le froid faisait grincer la vieille baraque. Les planchers vétustes, les portes en bois massif, jusqu’à la charpente semblaient frissonner sous les caresses glaciales de l’hiver. Tout en allant se changer il décacheta l’enveloppe qui était jointe au "petit tas de feuilles noircies de l’histoire navrante d’un étudiant en littérature pré-pubère…", il en était certain. "J’en reçois des dizaines des manuscrits de gars et de filles désespérés au point de prendre leurs gémissements face à la cruauté du monde pour de la littérature." pensa-t-il tout haut. Il lisait toujours attentivement les manuscrits qu’on lui envoyait, mais répondait toujours avec dédain. Il s’estimait même tendre, lorsqu’il expliquait à l’un de ces écrivains en herbe qu’il n’avait pas plus de talent qu’une plante verte n’a de matière grise. Mais il adorait écrire aux gens que la lecture de leur manuscrit lui avait procuré un ennui mortel. "Nico, lui, avait été bien plus dur avec moi avant que les chiffres de ventes ne décollent… beaucoup plus dur !"
Mais cette fois, le petit mot n’était pas l’œuvre d’un ado boutonneux se prenant pour le nouveau Rimbaud de la prose. Non, il s’agissait d’un message doucereux écrit par une dame dont le style était aussi sage que prévenant et qui lui disait retrouver les frissons de sa jeunesse en lisant ses livres. Sabine aimait tellement le style simple et direct d’Arthur qu’elle avait fini par croire que les tourments de son âme pourraient trouver grâce aux yeux de l’écrivain. Elle s’était alors décidé à lui envoyer une histoire qu’elle avait écrite pendant ses années en fac de médecine.

Arthur se sentait bien dans la chaleur réconfortante de son salon. Dehors la neige avait recommencé à tomber. De gros flocons cotonneux virevoltaient tout autour de la demeure. Déjà le parc, les sapins, étaient recouverts d’un voile aussi blanc que la lune. Il s’enfonça dans son fauteuil, posa son verre sur la petite table à sa droite et ouvrit le paquet. Le tapuscrit était déjà ancien lui sembla-t-il. Ecrit sur une machine mécanique, l’histoire s’intitulait Correspondance mortelle.
Arthur s’enfonçait dans l’histoire de cette jeune paysanne de la France profonde du XVIIIe siècle. La femme, Germaine tissait une relation passionnelle avec un jeune noble de la région. Son mari, charpentier irritable, passait régulièrement du travail au brigandage. Une dizaine d’enfants grouillaient dans la crasse de la chaumière familiale.
La douceur du Manoir berçait Arthur, bien protégé de la tempête qui se déchaînait maintenant au-dehors. L’histoire ne le passionnait pas. Ses yeux s’engourdissaient, mais il avait une sensation de déjà-lu. Il voulait en avoir le cœur net. De toute façon il ne pouvait jamais dormir avant que le soleil ne soit levé.
Germaine attendait un enfant de son noble amant. Son mari, arrêté suite au meurtre d’un riche voyageur, attendait que le couperet tombe.

"Ah oui, c’est ça… je me souviens. La femme va mourir le jour de l’exécution de son mari. C’est une lettre de son amant, trempé dans l’arsenic, qui la tue avant qu’elle ne sorte assister au châtiment mortel… Quel drame de la littérature… Aucun sens du rythme, des descriptions plus vastes que la campagne. Et une fin si catastrophique." Mais surtout Arthur ne comprenait pas comment Sabine n’avait pas pensé à raconter l’histoire du point de vue du jeune noble. Alors qu’il s’apprêtait à refermer le manuscrit, il se rendit compte qu’il y avait encore une page, légèrement collée… "Que peut-on bien pouvoir rajouter à un tel désastre ?" se demanda-t-il. Luttant contre la fatigue qui pesait tel des poids accrochés à ces paupières, il reprit sa lecture.
"Monsieur Bloodwrite, je sais ce que vous allez me dire… que mon histoire est d’un ennui mortel. Vous me l’avez déjà dit lorsque je vous ai fait parvenir une première fois mon manuscrit il y a bien des mois. Je ne sais pas si vous imaginez la somme de travail que m’a demandée cette nouvelle. Pendant des mois et des mois j’ai mené des recherches sur les mœurs de l’époque, sur les paysages de cette ancienne France... Puis j’ai peaufiné mon histoire, j’ai sculpté mon texte et vous d’un coup de tampon vous avez jeté tout mon travail aux orties… J’ai été d’autant plus anéantie que j’avais pour vous la plus grande admiration. Mais j’étais dégoûtée, et j’ai commencé à chercher le moyen de me venger… J’ai fini par trouver… C’était là, si évident… Vous vous sentez fatigué Mr Bloodwrite ? Mon livre vous a ennuyé, jusqu’à la mort ?"
Arthur s’interrompit, malgré l’engourdissement qui le saisissait, son esprit continuait à tourner à toute vitesse… Il sentit couler le long de son échine une sueur aussi froide que la mort elle-même. Il finit de lire la missive qui lui était adressée. Il s’écroula sur son tapis Persan, rampa quelques mètres mais son cœur lâcha avant d’atteindre le téléphone.
Il n’avait pas eu le temps de lire les derniers mots qui lui étaient adressés : "Les pages que vous avez tournées cette fois-ci vous seront fatales. Je les ai trempées une à une dans l’arsenic… comme dans votre roman Au pied de la lettre. J’espère que vous ne vous ennuierez pas en enfer Mr Bloodwrite."

Texte écrit l'été 2007 pour le dossier "légende urbaine" du fanzine littéraire d'Aguascalientes Migalaletra et finalement publié dans le premier numéro de la revue culturelle hydrocalide El Picahielo.

03/07/2008

Le Poulpe au Mexique

Chaque samedi, Rue89 publie une nouvelle histoire du Poulpe, la série de polars créée en 1995 par Jean-Bernard Pouy. Le 19 avril, Lecouvreur allait pour la première fois à l’étranger! Cap au Mexique. Ciudad Juarez. La ville où les femmes se font assassiner par centaines.


Non identifiée Fée marraine Fée Traîtres aux carrefours présomptueux Brûlée Amour Bâillonnée Attachée La tête recouverte d'un sac plastique Des yeux pour les fées Sourire de communicateurs transis dans la poche des puissants. Violée Poignardée Souillée A moitié nue Glorification de l'horreur Étranglée Fée Fée Frappée NON IDENTIFIÉE.

L’écriture de Juan Pablo de Avila oscillait entre poésie et rapport d’autopsie. Son recueil Des yeux pour les fées, un fanzine photocopié, était un hommage aux mortes de Juárez.
"Prends ça comme ton cadeau d'anniversaire" avait dit Pedro. Il m’envoyait au Mexique enquêter sur la mort de la fille d'un de ses camarades de 36. Lupita venait d'être retrouvée dans une décharge. J'avais avalé la moitié des rapports d'Amnesty International, parcouru
lacitédesmortes.net et lu de nombreux articles que La Jornada (1) avait consacrés à Ciudad Juárez. Tous mettaient en avant les dysfonctionnements de l'enquête qui n'avaient jamais inquiété les élites.

Dès mon arrivée, la ville d’entre deux mondes m’assomma. Un million et demi d'habitants, l'un des points frontaliers les plus traversés de la planète. Près de 150 000 passages par jour et un soleil de plomb. La sœur siamoise d'El Paso, à cheval entre le Mexique et Gringolandia, est le théâtre d'un féminicide. Depuis 1993 près de 450 femmes ont été tuées, beaucoup mutilées, certaines violées… Il y a autant de disparues ! Pourtant les autorités ne reconnaissent que 271 cas. Aucun n'a été résolu de manière satisfaisante… Le gouvernement fédéral et celui de Chihuahua ont montré plus de zèle à fustiger les tenues provocantes des victimes, qu'à mettre fin aux violences.

J'ai retrouvé le camarade de Pedro, Fernando, au siège de l'association Nuestras Hijas de Regreso a Casa (2), au sud de la ville. La rue longeait un terrain vague appartenant à l'une des 400 maquiladoras de Juárez. Beaucoup des victimes travaillaient pour ces usines tournevis. Nando et Norma, l'une des fondatrices de l'association, m'ont guidé dans la ville. Collés au premier monde s'entassent les bidonvilles, réservoirs humains corvéables à merci que les Ford, Thomson, Siemens, Electrolux, broient à tour de bras. Une main d'œuvre aussi inépuisable que leurs profits transnationaux. "Près de 80% des habitants viennent de l'intérieur du pays… beaucoup de femmes, attirées par un emploi à 6 dollars par jour !", m’avait expliqué Norma.

A la nuit tombée, en arpentant les rues du centre, j'avais été assailli par une nuée de gamins qui offraient leur services pour une poignée de pesos : cireurs de pompes, suceurs de queues... Souvent défoncés à l'éther, la coco ou la piedra (3). Des filles de 12 ans, à la féminité outrancière vendaient leur corps aux jeunes gringos venus s'éclater de l'autre côté de la frontière ! Nando m’a aussi montré la face bling bling de Juárez, ses quartiers résidentiels au nord-ouest de la ville. L'endroit de la médaille. Près du tiers des 300 tonnes de blanche entrant chaque année chez l'Oncle Sam passe par ici. Si le trafic de drogue ronge la peau sur les os des pauvres c'est pour mieux nourrir les maîtres de la ville. Villas tape-à-l'œil et discothèques style narco-architecture. Des 4x4 énormes sans plaques, aux vitres fumées. Partout, des gorilles à lunettes noires et armés. Le Cartel tient Juárez par les couilles. Au-delà de la ville, il y a les ranchs où l'élite organise ses parties pas si fines, autour de pots de vin.

Lupita, comme beaucoup de ceux qui se battent pour que justice soit faite, avait reçu des menaces. "Profite de la vie tant que tu peux." avait été la dernière. Elle étudiait le droit et militait avec Norma depuis 2 ans. Elle se battait pour que les femmes puissent à nouveau vivre à Juárez et plus seulement y mourir. "Bientôt quinze ans d'impunité, avait soufflé Norma. Ou cinq siècles, car il y a dans le sort des femmes de Juárez un peu de la malédiction de La Malinche". Cette jeune indienne avait été offerte aux conquistadors à leur arrivée. Une fois baptisée elle devint l’interprète de Cortés et sa maîtresse. Ses connaissances facilitèrent la conquête du Mexique. Nando avait ajouté que "pour certains, La Malinche est la mère du Mexique métis. Mais dans la langue populaire elle est la mère de tous les maux, la catin vendue à l'étranger." De la conquête espagnole à l'esclavage industriel demeure cette culpabilisation de la femme.

Avec le vieil anar on a croisé une manif pro-vie. Il m'a expliqué la double morale chrétienne qui ici réclamait le droit à la vie depuis sa conception, mais qui laisse mourir les femmes dans la clandestinité de l'avortement. L'impunité que vomit Juárez se nourrit du mépris qui fleurit à l'ombre de l'église. Pourtant même Norma, par respect pour la croix qu'elle porte, ne le reconnaîtra pas.

Cheryl n'aurait pas aimé Juárez et ses cantinas, ces bars souvent interdits aux femmes… Moi j'appréciais la bière : allez patron encore une Victoria ! Après quelques jours, je ne savais plus si c'était moi qui secondais Nando dans sa traque du meurtrier ou si c'était lui qui m'accompagnait dans cette enquête étouffante. Peut-être est-ce la ville elle-même qui tue ? Pourtant chaque victime a bel et bien rencontré la mort en chair et en os… Plus une série de tueurs qu'un tueur en série.

A mon retour au Pied-de-Porc, un article de La Jornada annonçait la mort d'un mec à Juárez. Patron des pompes funèbres La Paz et petit dealer, c’était un compagnon de route de certains cadres du Cartel et de l'équipe municipale. Il avait été retrouvé dans le parc Hermanos Escobar. Pedro me lança un sourire. Il n'y avait rien à dire.

(1) : Sorte de Libé mexicain
(2) : Puissent nos filles rentrer à la maison
(3) : Cailloux de crack


Il existe une traduction en espagnol de cette aventure "poulpesque", à découvrir sur Calle89: el pulpo en Mexico... ainsi que dans le supplément culturel du quotidien mexicain Pagina24, Caja de Arena.

Les errements du Pen Club français mènent à Oaxaca

Le PEN Club International, association d'écrivains engagés en faveur de la liberté d'expression, s'est emmêlé les stylos pour l'attribution du siège de son congrès de 2008. Le centre français de l'organisation a pour sa part soutenu cette candidature controversée de Oaxaca (la ville mexicaine où s'est déroulé un violent conflit social l'an dernier). (lire la suite...)


Article au sujet du PEN Club France, paru sur Rue89, le 18/08/2007

La Banque du Sud : L'Amérique Latine s'émancipe

Sept pays d’Amérique Latine -Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Paraguay, Uruguay et Venezuela- viennent de lancer la Banque du Sud, comme alternative à la Banque Mondiale, à la Banque Interaméricaine de Développement et au Fond Monétaire International. La démarche inscrit un peu plus les pays de la région vers l’autonomisation vis-à-vis des institutions internationales et des Etats-Unis. (lire la suite...)

Article publié sur Rue89, le 13 décembre 2007

Cartes mexicaines, Poly, mai 2008

¡Viva México! ¡Viva Juárez! ¡Viva el 5 de mayo!

… l'UMP ressemble désormais à une armée mexicaine, sans véritable chef. Tout ce beau monde va se marcher sur les pieds. (1)

Christian Estrosi

5 mai 1862, l’armée française marche vers Mexico. Sur son chemin se dressent la ville de Puebla… et le général Zaragoza. Les troupes de Zaragoza comptent 4500 hommes, contre 6000 pour l’expédition française, et elles ne possèdent ni l’équipement ni la discipline de l’armée de Napoléon III. Ce sont pourtant les guérilleros qui mettront en déroute la puissante armada tricolore. Près de 500 morts côté français, contre 83 côté mexicain. Le cinco de mayo est jour de fête et de fierté pour les Mexicains, celle d’avoir vaincu l’Empire français.
A la fin des années 1850, le Mexique vit une lutte acharnée entre conservateurs et libéraux. Benito Juarez, indien zapotèque et libéral réélu président de la république en 61, décide que le Mexique a d’autres priorités que le remboursement de la dette contractée auprès des Anglais, des Espagnols et des Français. Les 3 nations européennes s’embarquent alors dans une expédition punitive contre le Mexique. Mais Napoléon III a autre chose en tête que la dette. Il souhaite prendre possession du Mexique afin d’en faire une puissance industrielle capable de rivaliser avec les USA, et approvisionner la France des fabuleuses richesses naturelles du pays. Lorsque l’Angleterre et l’Espagne découvrent les véritables intentions françaises, elles se retirent.
Malgré la retentissante victoire/défaite (selon le point de vue) de Puebla, Maximilien de Habsbourg, marionnette de Napoléon III, se fera nommer Empereur du Mexique en juin 1864. Bien que les conservateurs assurent les Français du bon accueil du peuple mexicain, l’Empereur aura, durant son règne, toutes les peines du monde à faire régner l’ordre dans ce pays vaste comme 4 fois la France. En ces temps troublés à la fois par l’invasion étrangère et par la lutte acharnée que se mènent libéraux et conservateurs, les bandits pullulent dans les villes et les campagnes. Certains volent aux riches pour donner aux pauvres. D’autres volent aux pauvres pour donner aux riches… ou pour garder pour eux. Parmi ces derniers figure Juan Chávez, un bandolero d’Aguascalientes. Bâtard né d’un grand propriétaire et d’une servante, il n’héritera de son père que son physique et ses opinions conservatrices. Durant l’occupation française, "l’idole des dévotes", se mettra au service des troupes étrangères. En avril 1863, il attaque ainsi Aguascalientes aux cris de "Vive la religion !". En juin, un nouvel assaut est repoussé. En décembre Chávez et l’armée française occupe la ville. Le bandolero sera même nommé gouverneur de l’Etat avant d’être démis de ses fonctions fin février 64. Il retourne alors à sa vie de bandit, accumulant selon la légende un fabuleux trésor… Il mourra des lances de deux de ses compagnons début 69.
Deux ans plus tôt, Maximilien avait été jugé et fusillé… avec les rêves américains de Napoléon III.

1 : JDD le 29 mars 2008