"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

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20/04/2012

Sur les pas de Traven


Une nouvelle écrite pour le fanzine A bloc! #2, sorti en novembre 2011. C'est un hommage - à mon humble niveau - à un immense auteur: B. Traven.
La forme de la nouvelle a été librement inspiré par l'un des romans fondateur de la littérature moderne mexicaine: Pedro Páramo de Juan Rulfo.

J'espère à travers cette petite histoire vous donner envie de (re)découvrir cet écrivain qui fut, plus qu'un pont dans la jungle, un pont entre les peuples d'ici et là-bas... où que ce soit!

 
Bonne lecture



 

Une si longue nuit

La chaleur était accablante. Elle tombait sur la canopée comme les pluies le faisaient le reste de l'année. La jungle transpirait, bruissait. Le vent, les oiseaux, les singes l'emplissaient de leurs chants, de leurs respirations, de leurs mouvements. Gales marchait depuis de longues heures, s'enfonçant toujours plus profondément dans cette trame végétale. Des moustiques tourbillonnaient sans cesse autour de lui. La machette battait sa cuisse, marquant le rythme régulier de la marche. Il but une gorgée d'eau à la gourde, en versa un peu sur un madras, le noua sur sa tête puis recoiffa son chapeau. La forêt Lacandone était le reflet fidèle de ses souvenirs. Ou étaient-ce ceux de son père ?
A l'image de l'agitateur et rédacteur du Ziegelbrenner (1), anarchiste de la République des conseils fuyant Munich vaincue par la charge de l'Histoire, Gales erra dans une Europe que ses frontières labyrinthiques et sa bureaucratie étriquée claquemuraient dans une absurdité kafkaïenne. Il s'embarqua sur un vaisseau des morts (2) et fut bien près d'y laisser sa peau. Sur les pas de son père il débarqua au Mexique, travailla comme cueilleur de coton, foreur sur un champ de pétrole... A Tampico, il avait côtoyé les Wobblies (3), ces adeptes d'un syndicalisme nomade vivant au grès des emplois, suivant le mouvement des grèves. Père et fils vécurent longtemps dans de simples huttes, entourés d'Indiens, au milieu de la jungle.
Alors qu'au-dessus des arbres gigantesques le soleil déclinait, Gales gravit une petite butte et déboucha sur un vieux ranch abandonné. Mère nature avait repris dans ses bras l'éphémère vanité humaine. Les racines, les lianes, les branches avaient repoussé les murs, soulevé le toit. Gales attacha ses deux mulets et perçut dans le brouhaha de la forêt les gazouillis timides d'un cours d'eau. Plus bas, un pont de bois branlant enjambait le lit d'une rivière que la saison avait en partie asséchée. Il promenait son regard tout autour, contempla longuement cet océan de verdure. Il était venu retrouver la piste de l'auteur de ses jours. Mais dans la jungle les traces meurent plus vite encore que les hommes.
La nuit tombait moins qu'elle ne montait de la forêt. Les flammes arrachaient à l'épais mur d'obscurité quelques éclats de lumière. Gales avait fini son repas. La symphonie de la jungle jouait de ses tonalités nocturnes. Il alluma un cigare avec un tison tiré du feu. Il fumait avec délectation, souriait, regardait le trabuco rouler entre ses doigts. Parfois il soufflait sur le bout incandescent puis tirait une bouffée. Il était assis à même le sol, appuyant son dos sur la grosse racine qui serpentait derrière lui. Il ferma les yeux pour chasser la fatigue et se laissa aller. Il imaginait Ret Marut, ce père qui en débarquant au Mexique en 1924 avait écrit : "Le Bavarois de Munich est mort." Comme était mort à l'aube du XXe siècle le prolétaire vagabond, cédant sa place à l'homme de théâtre puis au révolutionnaire. Gales songeait aux cendres de son auteur, dispersées au-dessus de cette jungle qu'il avait tant aimée.


Il fut sorti de sa torpeur par le crin-crin lancinant d'un violon. Devant lui, enveloppée de voiles de brume, se dressait une jolie petite brune. Il reconnut Irène Mermet, compagne de route de Marut sur les chemins de la révolution allemande. "Je ne l'ai jamais trahi." Elle s'assit tout près de lui. "Avec ma jeunesse j'ai perdu mes convictions, c'est vrai, mais j'ai toujours préservé le secret de ton père. Je l'ai tellement aimé !" Comme nimbée d'une aura d'éternité, Rosa Elena Lujan sortit des ténèbres à son tour. "C'est moi qui ai confirmé suivant ses dernières volontés, qu'il avait été Ret Marut." "Ce qui ne signifie en rien qu'il soit né sous cette identité !", trancha sèchement Esperanza Lopez Mateos. Elle éprouvait pour Rosa Elena une grande admiration mais dédaignait le charme paisible de celle qu'elle considérait comme sa rivale. Celle qui après son suicide en 1951 avait pris sa place auprès de l'écrivain. Celle qui était parvenue à toucher l'homme et qui l'avait épousé six ans plus tard.
"Mesdames, voyons !" Diego Rivera et Frida Kahlo entrèrent en scène hilares, sortant bras dessus bras dessous de la petite bâtisse de bois. "Pour les autorités mexicaines, il était Traven Torsvan, né le 3 mai 1890 à Chicago." L'imposant muraliste de la révolution mexicaine poursuivit. "Selon d'autres sources il serait né en 1882 à Schwiebus en Allemagne et se serait appelé Otto Albert Max Feige." La frêle Frida, grande artiste au corps tourmenté enchaîna, "Selon les autorités de résidence de Munich, Ret Marut serait né le 25 février 1882 à San Francisco. Mais le tremblement de terre de 1906 a englouti les archives de la ville. Son bulletin de naissance a été avalé par la Terre !" Diego ajouta : "Au cours de sa vie il aura utilisé plus d'une vingtaine d'identités, dont Hal Croves..." Humphrey Bogart hocha la tête en vidant sa coupe de champagne. Frida rappela un sourire aux lèvres que la rumeur avait fait de leur ami le fils caché de l'empereur Guillaume II, Jack London ou encore un groupe de scénaristes hollywoodiens. John Huston évoqua sa rencontre avec l'écrivain sur le tournage du Trésor de la Sierra Madre. "J'étais fasciné par le roman et par l'auteur. En 1946 j'ai rencontré Croves, son soi-disant imprésario. Un homme rugueux. J'ai encore du mal à croire qu'ils n'aient été qu'une seule et même personne." Le cinéaste Gabriel Figueroa se tourna vers Gales : "La seule chose dont on est sûr, c'est de la date de sa mort... Le 26 mars 1969 ! La veille il m'avait demandé du cyanure. Mais la Mort a été plus rapide que moi."
La jungle sous son lustre d'étoiles prenait des allures de salon mondain. Le vieux rancho, d'un jeux d'ombres et de lumières se parait des ors verts et des boiseries cuivrées de la jeune république mexicaine. Protagonistes et figurants d'un soir palabraient, plaisantaient, riaient en glissant dans le halo des flammes. Esperanza, femme d'une grande culture au sourire orgueilleux avait suspendu Gales aux commissures de ses lèvres carmin. "J'avais approché ses éditeurs dès 1939. Je voulais l'autorisation de traduire Le pont dans la jungle pour que Gabriel l'adapte au cinéma. J'ai essuyé un refus mais je l'ai tout de même traduit. Ma version lui a tellement plu qu'il m'a engagée comme agent littéraire et traductrice."
Gales reconnut Ernst Preczang, le premier directeur de la Guilde du livre Gutenberg et son successeur, Josef Wieder. Ce dernier évoquait le malin plaisir qu'avait pris l'écrivain à brouiller les pistes. "En 1951, alors qu'il obtient la nationalité mexicaine, nous publions le premier numéro des BT-Mitteilungen, un bulletin photocopié d'information ou plutôt de désinformation adressé aux agences littéraires. Ce petit jeu dura jusqu'en 1960 ! Marut savait aussi se montrer fidèle. Lorsqu'en 1933 la Guilde tomba entre les mains des nazis, il transféra ses droits à la filiale de Zurich que je dirigeais."
Preczang se vantait quant à lui d'avoir fait du rebelle un écrivain. "La Guilde n'en était qu'à ses débuts et nous étions à la recherche d'auteurs neufs et sociaux. Nous n'avions pas identifié derrière le pseudonyme le responsable de la presse de Munich insurgée. Son Baumwollpflücker (4) au ton anarcho-syndicaliste marqué, publié en épisodes l'année précédente, en 1924, avait attiré mon attention. Je lui ai proposé de publier ce qu'il écrirait, il a accepté. Mais lorsque nous lui avons demandé de nous fournir une photo, des éléments de biographie, il a répondu que sa vie ne regardait que lui. Il avait écrit, je cite de mémoire : Si on ne reconnaît pas l'homme à ses œuvres, de deux choses l'une, soit c'est l'homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages."
Esperanza profita du passage d'un ange pour reprendre la parole. "Neuf ans de silence entre ma mort et son ultime Aslan Norval... C'est long ! Suffisamment pour nourrir la légende. Sans œuvre, pas d’auteur !" Elle décrivit en détails la conférence de presse au cours de laquelle son frère Adolfo, alors président du Mexique, nia qu'elle fut le mystérieux écrivain. "Il réfuta également l'être lui-même." ajouta Rivera, balançant sa flûte de champagne d'une main à l'autre. "Le Chiapas, la forêt Lacandona, los indios, voilà ce qui le définissait. Il suffit de le lire pour s'en persuader. La terre des anciens Mayas le fascinait littéralement. Il admirait ces peuples capables de forger un mot, multepal, pour dire "gouverner ensemble" et de reléguer temples et palais à l'état de vestiges du passé. C'est d'ailleurs son journal de voyage au Pays du printemps, qui l'imposa à l'intelligentsia que nous formions dans ce Mexique des années 30. Beaucoup d'entre nous y décelèrent la profondeur du regard porté sur l'histoire de notre pays"
La nuit avançait à pas de félin et la fraîcheur couvrait de rebozos les épaules des femmes. Des lambeaux de chair, flammèches consumées par l'obscurité, s'élevaient des corps, asséchaient la bonhomie d'un Diego Rivera. Ses yeux ronds n'étaient plus ceux d'un batracien bon vivant mais un regard vide au fond d'orbites creuses. La stupeur avait jeté son masque sur le visage de Gales et les corps désincarnés des invités dansaient joyeusement dans des vêtements devenus trop amples. Frida Kahlo figurait, elle, une exquise Catrina.
Venant d'au-delà du pont, une indienne au visage raviné s'approcha de Gales. "Ton père et moi nous sommes rencontrés en 1926. Il se faisait appeler Torsvan. Il s'était joint comme photographe à l'expédition archéologique du docteur Palacios. Fin juin, il avait laissé ses compagnons à San Cristobal de las Casas pour s'enfoncer seul sur nos terres. C'est alors que je l'ai connu. Ensuite nous ne nous sommes plus vraiment quittés. Il est toujours revenu ici, vers cette terre, cette jungle, vers nous, Indiens qui y vivons." Elle rajeunissait et son teint de bronze, ses cheveux épais et noirs, la dignité de son regard s'effaçaient derrière le voile de nuit enveloppant ses traits et la lune. "Il a cherché dans les livres l'histoire de nos peuples, de nos cultures mais surtout il a posé sur nous, hommes et femmes sans visages, morts au monde, un regard dénué de préjugés. Nous étions ses frères de cœur, prolétariat inconnu de l'Europe, en lutte pour sa libération, pour accéder à la lumière du soleil." La femme posa sur Gales un regard que la passion ravivait. "Tu cherches à savoir qui était ton père ? Regarde au fond de ton cœur. Il y a autant de lui en toi, qu'il y avait de toi en lui. Vois tes frères, Andres, Candido, Celso... Regarde Juan Mendez, Martin Trinidad. Vois tous ces Indiens avec leurs charrettes et leurs bœufs, ceux qui vivent de l'acajou, des troncs qu'ils abattent. Vois celles et ceux qui ne possèdent rien, pas même leur propre vie. Regarde-nous ! Nous sommes nés de la nuit, nous vivons en elle. Et en elle nous mourrons !"
Pendant qu'elle parlait, fière, un groupe d'Indiens s'était assis autour du feu. Gales ne les avait pas vus sortir des ténèbres et pourtant ils étaient là, accroupis, vêtus de misère, le chapeau à la main. Les femmes portaient à leurs robes des fleurs sauvages, les hommes des machettes. L'un d'eux un violon. Tous et toutes dissimulaient leurs faces sous des passe-montagnes tissés d'obscurité. Une rumeur enflait. i Tierra y Libertad ! i Abajo la dictadura ! La mémoire du fils effeuillait La Rosa Blanca, soufflait les mots du père : "Mais lorsque les indiens s’éveillèrent de leur torpeur, qu’ils rejetèrent les petites habitudes qui pesaient sur eux depuis des temps immémoriaux, ils reconnurent qu’à la place de leur petite patrie étriquée, ils en avaient acquis une plus vaste qui avait elle aussi sa beauté. Et tandis que la petite patrie semblait toujours rester ce qu’elle était, la nouvelle patrie se développait de jour en jour avec leurs connaissances. Elle semblait n’avoir plus de limites et englobait tous les hommes, tous les pays, toutes les pensées que l’on pouvait concevoir." Macchabées en révolte et squelettes esthètes dessinaient une fresque passée au vitriol de Posada, une toile nocturne peuplée de ses calaveras. L'indienne tourna vers Gales un visage qui n'en était plus un ; ses traits était ceux de la Mort elle-même : "Tu es toi aussi né de cette si longue nuit "
Le jour naissant dissipait les dernières perles de rosée quand deux cavaliers débouchèrent devant l'ancien bungalow. L'un fumait tranquillement la pipe, les bras croisés sur le pommeau de sa selle. L'autre, don Durito, un étrange petit scarabée, avait mis pied à terre et examinait la figure chiffonnée de Gales. "Aucune nuit n'est si longue qu'elle ne finisse par reculer devant le jour", marmonna-t-il en guise de prière. El Sup, son fidèle écuyer, lui demanda s'il connaissait le gringo couché-là. Il acquiesça. "Gales est un personnage de roman, une identité de papier, le rejeton littéraire d'un vieil ami... Le fils de B. Traven."



1 : Le Fondeur de briques, journal radical où Marut exprimait son pacifisme et son anarchisme proche des thèses de Stirner.
2 : Le vaisseau des morts, premier roman de Traven, évoque ces navires voués au naufrage avec leur équipage afin que l'armateur empoche la prime d'assurance.
3 : Surnom donné aux membre du syndicat Industrial Worker of the World. http://www.iww.org/fr
4 : Les cueilleurs de coton fut publié en épisodes par le Vorwärts (En avant !), journal progressiste allemand de l'époque. Une version augmentée sera publiée par la Guilde Gutenberg sous le nom Der Wobbly.

La Guilde du livre Gutenberg : La maison d’édition Büchergilde Gutenberg est fondée en août 1924 à la Maison du peuple de Leipzig. Son but avoué est d'offrir une littérature de qualité, à petit prix aux travailleurs. Un an plus tard, à la recherche d’auteurs, son directeur Ernst Preczang sollicite Traven. Ce dernier publia tous ses romans à la Guilde Gutenberg.

Les journées révolutionnaires de Bavière commencent, comme ailleurs en Allemagne, le 7 novembre 1918 lorsqu’on proclame la République à Munich. Le Président du Gouvernement est l’écrivain berlinois Kurt Eisner, un leader du Parti social-démocrate indépendant. Il s’appuie sur des conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans. Mais son parti essuie une énorme défaite aux élections de janvier 1919. Et, au moment même où il se rend à l’Assemblée pour présenter sa démission, le 21 février 1919, il est tué dans un attentat (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avaient déjà été assassinés à Berlin en janvier de la même année). Le 18 mars l’Assemblée choisit un gouvernement de coalition dont le Président est un Social-Démocrate, Johannes Hoffmann (qui était ministre dans le gouvernement de Eisner). Pendant tout ce temps les radicaux préparent le renversement violent du Gouvernement Hoffmann. Les principaux conjurés: Erich Mühsam, Landauer, Levien, Leviné, Toller, et probablement Marut. Ils proclament la République des Conseils (sorte de Soviets) le 7 avril. Le Gouvernement Hoffmann se réfugie à Bamberg. Dès le 13 avril la garde républicaine arrête les membres (principalement anarchistes) de la République des Conseils. Un nouveau gouvernement des Conseils est formé immédiatement par les communistes (avec l’assentiment des anarchistes). Il se prépare à proclamer la dictature du prolétariat. Cette fois-ci le Gouvernement Hoffmann avec l’aide de Berlin va rétablir l’ordre dans le sang (...) La deuxième République des Conseils tombera le 1er mai.

Traven sur la toile :
en français :
Deux articles de CQFD reviennent aussi sur l’œuvre et la vie de Traven : http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article1353 et http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article1923
A lire aussi la très bonne biographie de Golo, en BD et en français : B. Traven, portrait d'un anonyme célèbre
En espagnol :

01/02/2012

ACTA, on n'en veut pas!

Une nouvelle vidéo contre ACTA, signée des Anonymous francophones.





Pour aller plus loin, je vous conseille le démontage des mensonges de la Commission Européenne sur ACTA par la Quadrature du Net, ainsi que sa page sur ce qu'on peut faire pour empêcher la ratification par le Parlement Européen. La Quadrature a également publié un dossier complet sur ACTA.
Le site AVAAZ a lancé une pétition contre ACTA, c'est ici.
Vous pouvez aussi écrire à votre représentant en passant par la page Stop ACTA.
Vous pouvez suivre les débats, les infos sur Twitter: #ACTA
Informez-vous! Informez autour de vous!

06/01/2012

Tamérantong! : 3 vœux pour 2012

TMT! est une troupe de théâtre qui vaut autant pour les spectacles qu'ils écrivent et jouent, que pour le projet mené auprès des enfants des "quartiers sensibles" qu'elle accueille.
Je garde un souvenir incroyable de ma rencontre - lors d'une interview pour Cassandre - avec les jeunes qui jouaient "Zorro el zapato", spectacle entremêlant le mythe de Zorro et celle du sous-commandant Marcos.
Voici donc les vœux de ta mère en tongs pour cette année 2012, je les partage avec vous parce que leurs souhaits sont à partager avec le monde entier et non à garder pour soi.




04/07/2011

Les tambours de la Muerte!




La semaine dernière, le festival Urbaka avait envahi les rues et les places de Limoges. Fanfares déambulatoires, troupes qui font le cirque, pique-nique mis en musique, Limoges avait un air de fête. Pour le final, c'est une ambiance mexicaine de squelettes géants dansant au son de tambours bigarrés qui s'est emparée de la ville. De la place de la Cité au parvis de la cathédrale, la compagnie Trans Express nous a conduit peu à peu dans son univers "barock" hanté par la Mort elle -même et ces cadavres exquis. Acrobaties, rythmes, mort et vie, le cocktail sentait la tequila et le chile...
N'hésitez pas à jeter un oeil dans l'eau-delà des Tambours de la Muerte!








25/11/2010

Ta Mère en Tongs... chez les metallos!

Communiqué de la Cie Tamèrantong!





Salut à vous,
Du côté de chez nous, Tamèrantong! entame sa 18ème année d'existence !
Nous marchons toujours pour une culture vivante, indépendante et accessible à tous.
Nous travaillons dans les quartiers de Paris/Belleville (75), Mantes-la-Jolie (78) et La Plaine Saint-Denis (93).

Aujourd¹hui, 96 enfants et adolescents sont inscrits aux ateliers de la Compagnie : ils sont blondinets, noirs, métisses, blancs, asiatiques, basanés, de toutes cultures et de toutes origines sociales. Cette saison 2010/2011, ils découvriront de nouvelles grandes aventures qui les porteront sur le devant de la scène.
En décembre, après plus de 4 ans de tournée et 60 représentations de la banlieue aux Scènes Nationales jusqu'en Italie la troupe des enfants de Belleville "Les Bons, les Brutes et les Truands" investit la Maison des métallos (paris 11ème) avec 6 dernières représentations explosives ainsi qu¹une fête populaire autour de l'univers western. L'événement est déjà pris d'assaut par le public !!!


Ce rassemblement fraternel réunira les familles suivies par la Compagnie, les partenaires sociaux et éducatifs du quartier, les établissements scolaires des adolescents de la troupe et les habitants du quartier.

C'est encore une fois l'occasion de montrer le vrai visage des quartiers populaires français. La Compagnie Tamèrantong! affirme que la diversité, le métissage, et le brassage des différences sont une vraie richesse et une vraie force.

Merci à vous de rendre cette aventure visible pour tous !

30/05/2010

Ta mère en tongs!

La troupe de théâtre Tamèrantongs! (TMT!) est une expérience qui donne à des jeunes de quartiers dits difficiles (Belleville et Mantes-la-Jolie) la possibilité de s'initier au théâtre... loin des classiques d'une époque révolue mais qui cherche l'universalité dans le monde d'aujourd'hui...
En 2004, j'avais eu le plaisir d'interviewer ces gamins et gamines... TMT! présentait alors une pièce intitulée "Zorro el zapato" qui mêlait joyeusement le mythe du renard masqué et du sous commandant cagoulé Marcos. Le "sub" avait d'ailleurs assisté à une représentation de cette pièce puisque TMT! l'avait jouée au Mexique... à Mexico et au Chiapas.
Le 26 juin sort le DVD de cette aventure franco-mexicaine... TMT! investit pour l'occasion "les trois baudets" avec spectacles et projections diverses...
N'hésitez pas, allez rencontrez "Ta Mère en Tongs!"




TMT! sur le net: www.cietamerantong.org



28/06/2008

Cartes méxicaines, Poly, septembre 2007

La vie en scène

Le théâtre de l’opprimé est un système d’exercices physiques, de jeux esthétiques, de techniques d’images et d’improvisations spéciales, dont le but est de sauvegarder, développer et redimensionner cette vocation humaine, en faisant de l’activité théâtrale un outil efficace pour la compréhension et la recherche de solutions à des problèmes sociaux et personnels. (1)

Il fait encore chaud ce 24 août lorsque la voiture de patrouille emmène Lupita au commissariat San Pablo. Quelques minutes plus tôt, à deux pas de la cathédrale, autour de la table de l’association Gays en acción positiva, quelques préservatifs ont volé. Lupita s’indignait de ce déballage honteux en public. Elle défendait avec conviction la foi et la fidélité contre le Sida, seule contre l’avis des passants. Un père, avec son jeune fils, tentait de lui expliquer le bien-fondé de la démarche militante. Lorsqu’elle a jeté les capotes et les tracts, la police l’a embarquée. Problème ! Lupita fait partie de notre groupe de théâtre de l’invisible… Bien que ce jeu de rue suppose qu’on ne dévoile jamais sa face cachée, nous en avons informé les policiers. Pour préserver leur masque d’autorité ils embarquèrent tout de même Lupita, avant de la relâcher peu après.

Le théâtre de l’invisible est l’une des techniques du théâtre de l’opprimé décrites par Boal dans les années 70. Pour lui, Aristote a étouffé la vocation présente en chacun de nous. En séparant le peuple-spectateur et l’aristocrate-acteur, le tragédien de l’antiquité a fait du théâtre une catharsis, un moyen de purger le spectateur de ses mauvais penchants. Pour Aristote l’art, comme la science, doivent suppléer la nature dans son mouvement vers l’idéal.

Boal, lui, a créé la scène d’un contexte révolutionnaire… Un théâtre conçu pour ces périodes où les repères moraux s’effritent, à la recherche d’une nouvelle culture. Un théâtre qui redescend dans la rue ou fait monter le spectateur sur scène. Théâtre-.journal, théâtre-image, forum ou de l’invisible… en sont des déclinaisons.

L’un des groupes du stage avait choisi le thème du Sida pour parler de ce qui d’ordinaire est tu. L’Etat d’Aguascalientes se targue d’être la terre des bonnes gens. Mais c’est aussi l’un des plus réactionnaires. Pourtant, loin des discours convenus de la masse, des médias, les hydrocalidos se sont montrés solidaires des gays et lesbiennes. La plupart des participants à l’atelier, comme les militants associatifs qui ont joué le jeu, ont été surpris par leurs concitoyens… Le théâtre de l’invisible ne cherche pas à vérifier la prévisibilité des gens. Les acteurs et le public vivent une situation imaginée, mais inspirée de la réalité. L’expérience est riche pour les spectateurs qui deviennent, un instant, acteurs de la vie, comme pour les acteurs parfois embarqués au bout d’eux-mêmes… et de leur personnage.


1 : extrait de Théâtre de l’opprimé, d’Augusto Boal, La Découverte/Poche

24/06/2008

Free play

Aujourd’hui, seules quelques franges culturelles radicales s’organisent aux marges de la légalité. Pourtant, le modèle politique appliqué par le gouvernement risque de faciliter l’extinction d’une certaine idée de la culture. Ce texte présente une vision désenchantée du futur qu’on nous prépare. Tout un pan de la culture, jugé incendiaire d’opinion et non rentable économiquement, faisant l’objet des mêmes poursuites que d’autres actuellement, s’organisera à son tour aux limites de la loi. Suivez-nous en Free play…

« T’as le numéro de l’infoline ? Au cas où ! » La voix de Cléa s’étouffe entre les parois feutrées de la camionnette et les rythmes tekno de l’autoradio. Je sors de ma poche le flyer photocopié, au dos duquel j’ai noté le numéro : « Contre ce gouvernement tête propre, mains hautes, représentation unique des Mains sales de Sartre, du Nuage en pantalon de Maïakowski par les troupes UTDM et Les Interluttants. Pour en savoir plus : www.utdm.be » Les couleurs saturées du tract figurent des mains multicolores, enfoncées dans des pantalons flottant dans un décor de ciel étoilé. Le court texte en caractères noirs semble jaillir de ce fond surréaliste.

Cléa était allée voir le site dès qu’elle avait eu le fly, lors de l’une de ses virées en free party. Connaissant mes penchants coupables pour ces deux auteurs, elle m’avait alors promis de m’emmener. Depuis quelques années maintenant les pièces jugées subversives n’étaient plus jouées. Il faut dire que la suppression du statut d’intermittent, il y a presque dix ans, empêchait les comédiens de s’investir ailleurs que dans la culture de masse. Oh ! Au départ, l’interdiction n’était pas formelle. Non. Mais les subventions ne concernèrent bientôt plus que les comédies musicales lénifiantes, les spectacles traditionnels et folkloriques et les auteurs-amuseurs-du-peuple. Pendant un laps de temps qui dura le (long) temps du chagrin des institutions culturelles, la contestation gagna la rue, en manifestations puis en spectacles. Mais une fois encore, le bâton se fit sentir sur les épaules de ceux qui refusaient la carotte.

À l’époque, j’étudiais la littérature à la fac. Les réformes de l’enseignement supérieur engageaient les universités dans un processus de partenariat de plus en plus étroit avec les entreprises. Les multinationales du spectacle vivant phagocytèrent ma filière. L’absence de tout succès populaire pour les pièces non subventionnées justifia le retrait des programmes de leurs auteurs. Nous avons appris à être rentables !

C’est alors qu’on a entendu parler, pour la première fois, des free plays, sorte de free-parties théâtrales. C’était il y a peut-être six mois. Comme souvent, le caractère illégal de ces représentations demeure le seul message délivré par les médias.

Cléa a toujours porté en elle cette révolte que je recherche dans la littérature. Pas étonnant qu’elle me guide aujourd’hui sur la route de ces pièces d’illégalité. Moi je me souviens avoir lu Le Nuage en pantalon. C’est l’ami de ma grande sœur qui me l’avait offert pour mon quinzième anniversaire. Pour moi, ce livre était auréolé de la passion que je vouais à ma sœur et à ses amis. J’ai lu et relu ce bouquin… je le lis encore de temps en temps.

« Tu n’as parlé de la play à personne ? » m’interroge Néo, tout en conduisant. « Non, bien sûr ! », ma réponse claque, sèche comme un coup de trique. De toute façon, l’idée même de ce genre de culture est à mille neurones de mes collègues de fac. Le rouleau formateur a rendu toute velléité d’intelligence aussi fine qu’une feuille de papier à cigarette, chez les étudiants.

Néo stoppe la camionnette et éteint les phares. Nous venons de nous garer sous la lumière au néon d’un magasin de la rue de la République, à Montreuil. C’est le point de rendez-vous ! Lorsque Cléa est allée sur le site d’UTDM, on lui a conseillé de lire attentivement les petites annonces de Libé, le mardi suivant. Ce qu’elle a fait. Elle a relevé alors une annonce, signée Vladimir, qui vantait un produit miracle pour « laver aussi efficacement les mains que les pantalons ». Il y avait un numéro. Elle m’a laissé téléphoner. Je suis tombé sur un message invitant à rappeler chaque jour. Vendredi enfin, le répondeur indiquait ce rendez-vous.

Nous avions une bonne dizaine de minutes d’avances, comme l’avait prédit Cléa lorsque je l’avais pressée. Quelques minutes passent et nous décident finalement à sortir du camion, histoire de griller une clope.

La lune est ronde et semble glisser sur les nuages. La lumière des réverbères grésille. Le halo blanc des codes d’une voiture vient s’éteindre face à nous. Puis, au fil des minutes, d’autres caisses se rangent de part et d’autre de la chaussée. Enfin un homme trapu, entièrement vêtu de noir, paraît, portable scotché à l’oreille. « C’est bon, on va pouvoir y aller ! », lance-t-il. Tout le monde regagne sa voiture. Ceux venus à pied trouvent des places libres. Les moteurs font entendre leurs ronronnements et la troupe file l’homme au portable sur le périph’. Les portes défilent dans l’enchaînement orangé de la signalisation routière, de Vincennes à Bercy. Soudain, les clignotants arythmiques des voitures se répondent dans un étrange dialogue coloré. Nous quittons la ceinture parisienne pour gagner les abords de la Grande Bibliothèque. On s’arrête et nous rejoignons les anciens Frigos à pied. Là, d’autres personnes s’agitent déjà en tous sens, pour monter décors et lumières dans deux salles voûtées. Les toiles de fond des scènes reprennent les motifs du flyer : les mains se pantalonnent nuageusement. On se met à débarquer le reste du matos. Il fait doux et la bière imbibe rapidement ces étranges travailleurs de la nuit. Au bout d’une demi-heure d’agitation frénétique, la troupe UTDM investit la scène. La représentation ne brille pas des feux de la rampe, mais de l’énergie revigorante de la passion. Ici les moyens techniques n’éclipsent pas le fond du discours. On est loin des spectacles aux budgets hollywoodiens de la culture officielle. Alors que le Nuage de Maïakovski passe son pantalon sur la seconde scène, les lumières bleues des forces de l’ordre déchirent la noirceur de la nuit, les sirènes rompent le silence attentif de l’auditoire. Tout le monde court, certains caillassent les flics pour couvrir la fuite forcée des comédiens. Cléa lance tout ce qu’elle trouve sur les keufs. Moi je me planque avec Néo. Mais le filet et les coups de la police font mouche et tachent de sang les mains, les nuages et les pantalons…

« C’est là que je me suis fait choper ! »

Le regard gris de mon avocat s’éteint sous ses lourdes paupières. « Vous risquez 15 000 euros d’amende pour ça. » Sa phrase se perd, quelque part entre lui et moi, dans les volutes bleutées de la fumée de son cigare. Alors qu’il s’enfonce dans on fauteuil moelleux, je me mure dans un silence désespéré… la tête entre les mains.

Article parue dans la revue Cassandre, hiver 2004

A l’aise dans leurs tongs!

Loin du bruit des bottes, ou du silence des pantoufles, une vingtaine de gamins de Belleville et de Mantes-la-Jolie chaussent la Tong! La compagnie Tamèrantong! s’organise autour d’un spectacle et d’une équipe dont certains ont traversé le courant (rock) alternatif. L’expérience pour ces amateurs du jeu s’étale sur une période qui varie entre 5 et 7 ans. Ils s’initient aux règles théâtrales, travaillent le spectacle, répètent et tournent.

Ils ont ainsi joué ZORRO EL ZAPATO, qui relie le mythe du vengeur masqué à la lutte zapatiste, jusqu’au Mexique. Ceux que j’ai croisés à Mantes-la-Jolie, avec leurs rencontres, leur respect et leur joie de vivre interrogent en profondeur le sens de la culture. Loin des pages du passé, c’est à partir du présent que la troupe aiguise son esprit critique jusqu’à nous rappeler que la culture n’est pas le but, mais le moyen. Celui de découvrir d’autres je.
Il y a parfois des renversements inattendus. Lorsqu’à Cassandre (1) on a préparé ce dossier, il me semblait important de prendre en compte l’avis des enfants, en tant que “cible” de la transmission. Tamèrantong! paraissait un cas intéressant car hors des sentiers battus. Après quelques minutes avec le premier groupe d’enfants, ils me retournent mon sujet. Sans crier gare, les voilà transmetteurs! Haby, 10 ans (dont cinq à Tamèrantong!) m’explique que “dans la vie il y a des gens qu’on n’écoute pas. J’aime bien le spectacle car c’est un moyen de montrer des gens qui veulent la paix. C’est un moyen de dire “Ecoutez-les!”. Au début je croyais que j’allais faire du théâtre ordinaire et puis on a voyagé et on a fait du théâtre pour les gens. On lutte avec eux.” Moïse (10 ans dont trois à TMT!) continue: “C’est un spectacle pour les gens. C’est important. C’est un rôle de témoin ; quand on fait un spectacle, ils ont la parole.” Il ajoute: “On prépare ici et on joue dans d’autres pays. Comme ça, ils ne nous oublient pas.” Ils m’expliquent qu’à l’école on les fait travailler sur des extraits de Molière, “du théâtre d’avant”, et qu’ici “c’est plus réel”. Pourtant ils semblent conscients des apports de l’école. Haby raconte qu’au Mexique les gens “nous regardaient, ils n’avaient jamais vu de Noirs. Pour eux il n’y a que les Indiens qui existaient.” “Ils voulaient voir si la couleur partait en frottant”, l’interrompt, tout sourire, Moïse mimant la scène. “Nous, on a été à l’école, on sait qu’il y a des Indiens”, poursuit Haby. Elle ajoute: “A l’école on imagine et on fait pas. Ici on fait. On imaginait les Indiens, on y a été et on les a aidés.”
L’air de rien, ces jeunes acteurs interrogent un point fondamental: qu’est-ce qu’on transmet? Me voilà bien. Je pensais aborder le “comment transmettre aux esprit en formation?”, imaginant que les adultes interviewés dans les autres articles s’empresseraient de définir le contenu. Si la culture est vraiment “l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement”, comme le suggère le Petit Robert (qui ne joue pas dans TMT!), alors les textes classiques que l’école donne à lire ne sont qu’un moyen de forger des adultes libres-penseurs.
De la lettre à son esprit.
Pour exercer leur sens critique, les enfants veulent du “réel”, ils veulent faire. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en question l’universalisme des textes d’un Moliere, ou d’autres. Mais ces enfants insinuent que les situations décrites par les classiques de la littérature ne leur parlent pas. Par contre, ils usent de leur sens critique à l’encontre de ce qu’ils connaissent: la télé. Pendant les exercices d’improvisation, deux des trois groupes ont pris comme cadre des émissions à succès, en y posant un regard distancié. Preuve que ces enfants ne sont pas exempts de l’influence cathodique. Les aider à développer leur sens critique peut les préparer à mieux intégrer les auteurs qui traversent le temps.
Leur expérience mexicaine leur a permis de mettre en lumière certains travers de notre société. “Quand on mange, ici on peut dire “J’aime pas”. Là-bas on avait pas le choix. C’est tout ce qu’ils avaient et ils le partageaient avec nous.” “Au Mexique, les petits des bidonvilles nous ont remis des cadeaux. Ils n’ont pas beaucoup d’argent mais ils ont fait des efforts. Nous, on a fait un escargot (en faisant une chaîne, ndla) avec eux (2).” Haby raconte: “Il n’y avait pas de différences, on souriait tous. Nous, juste pour une toute petite chose, on a pas le sourire. Au début on savait pas, on croyait que TMT! c’était juste faire des spectacles.”
Ils sont nombreux à avoir cru qu’en mettant un pied dans la Tong, ils feraient “un spectacle de fin d’année”. Aujourd’hui ils disent ne pas faire que du théâtre, mais aussi “apprendre d’autres cultures, d’autres langues. On parle des autres, de ceux qui souffrent”. Pour présenter Zorro el zapato au Mexique, devant le sous-commandant Marcos et plusieurs milliers de zapatistes, il faut se faire comprendre. Ils ont donc appris l’espagnol, l’histoire des Indiens. Et puis l’escrime et l’art des combats de scène.
La pièce devient prétexte à faire, à raconter, à acquérir des connaissances. Apprendre à écouter pour se forger sa propre culture. Apprendre devient plaisir, même pour des enfants turbulents à l’école, au vu de la saynète jouée par le troisième groupe d’improvisateurs. La rencontre n’a pas besoin d’avoir lieu à l’autre bout du monde. Ici aussi, Tamèrantong! tisse du lien social. La plus part des enfants sont arrivés par un frère, une soeur, des parents de camarades, les animateurs du centre social. Ce lien est primordial puisque “MC” (Marie-Claude) est en charge des relations avec les parents. Passer des heures en Tong demande quelques aménagements d’horaires, et l’implication de l’entourage. L’écoute et le respect glissent d’actes en paroles. Abdoulaye (9 ans dont cinq à TMT!) m’explique que dans la compagnie “si on est coincé on en parle”. Haby précise qu’il y a “le Conseil des Tongs! pour parler d’un problème ou annoncer des choses”. D’ailleurs, durant les entretiens, ces jeunes comédiens se sont très peu coupé la parole.
Il n’y a pas de casting pour joindre la troupe. On est loin des stéréotypes proposés dans les académies de l’entertainment. “Ici c’est pas noté. Il n’y a pas de meilleur.”, prévient Benoît. Le groupe prend de l’importance, avec les différences qu’il mêle. “C’est bien le mélange, car on apprend des autres. Ça sert à rien si on est blanc et qu’on aime les blancs!”, distillent les enfants.
Cette ouverture sur le monde et ses questionnements resurgit dans les paroles de ces adultes en devenir: “La compagnie a des problèmes à cause du gouvernement, car ils enlèvent les emplois-jeunes, les intermittents. A la fin des spectacles on en parle.” Moïse précise: “Bientôt il n’y aura plus d’intermittents. C’est important, c’est les éclairagistes, c’est eux qui font les décors. Ils risquent de partir.”
L’actualité rattrape les palabres d’enfants, et les conséquences leur vie quotidienne. Discussions d’adultes? Cette distinction pèse sur ces acteurs en herbe: “A l’école, il y a des clans: les grands et les petits. Ici on est mélangés.” Dans les pas des Tongs, il n’y a pas de contrôles, “pas de stress. Ils nous apprennent, nous montrent”, et si la demande se fait sentir, les animateurs expliquent encore. “Ici on peut faire une erreur”, lâche Jalel (13 ans dont cinq à TMT!). Yann (12 ans dont quatre de TMT!) résume: “Les parents c’est “blablabla” ; l’école c’est ennuyeux ; avec le théâtre on s’amuse.” Mais ils insistent, “le théâtre, c’est une ouverture sur le monde. L’école c’est le minimum du respect, c’est “bonjour”.” La solidarité de troupe se loge dans les mots de Yann: “C’est comme une classe avec les plus forts qui aident les plus faibles. A l’école c’est mal vu, on triche. Ici c’est pour progresser.”
Marine, du haut de ses 9 années, dont quatre en Tong, précise que Zorro el Zapato est “une pièce contre ce qui se passe, contre la misère. L’école c’est sérieux, mais ici on s’amuse en plus”. L’un d’entre eux raconte: “A Mexico on a vu ce que c’est que se droguer. A l’école on comprend pas car c’est des mots.” Marine répond: “Mais les mots c’est important!” La boucle est bouclée…



1: Voir Cassandre numéro 41
2: Les caracoles, “escargots” en espagnol, est le nom donné aux nouvelles instances d’auto-gouvernement mises en place par les communautés zapatistes du Chiapas


Article paru dans la revue Cassandre, numéro 57, printemps 2004

E-mail de la compagnie Tamèrantong!: tmt@club-internet.fr