"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

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21/07/2022

Les hackers maudits

En dépoussiérant de vieux dossiers sur mon ordi, je suis tombé sur cette nouvelle, écrite il y a quelques années et que je n'avais jamais rendu publique. Je la partage donc avec vous, très légèrement remise au goût du jour (un peu d'écriture inclusive ne fait pas de mâle dans ce genre de cas ;) ) mais en gardant la trame maladroite et les accents d'un cyberpunk un peu vieilli.

 Et d'ici quelques jours je mettrai ici un autre texte, plus récent... à suivre.

 


 

 

Maudits hackers

 

Depuis le dernier étage de l’arcologie Est de Paris, Shelley embrassait toute la ville de son regard gris carnassier. D’un claquement de doigts elle éteignit la baie-vitrée sur laquelle apparurent un à un les motifs néo-rétro de son artiste d’avant-garde préféré et préprogrammé. Le psychédélisme électro-vintage s’étalait, irisait en ombelles sur les vastes panneaux qui, il y a un instant encore, lui donnaient à voir l’étendue de son pouvoir. Elle détestait voir le jour poindre. Shelley de BioNike alla s’asseoir derrière son vaste bureau. Le fauteuil en sky s’ajusta automatiquement aux courbes encore gracieuse de la sexagénaire. Elle leva le petit doigt et un écran virtuel apparut, comme éclot du marbre de son pupitre. Elle l’étira afin de lui donner une taille convenable pour ses yeux fatigués. D’un mouvement de pensée elle se rendit sur son site personnel. La voix de PIA, son IA personnelle, l’accueillit. D’une nouvelle connexion neuronale Shelley ouvrit sa boîte de conversation. Mais le message qu’elle attendait n’était pas arrivé. Elle referma violemment l’écrin de ses missives privées et d’un ordre mental congédia sa servante électronique, tout en lui demandant de la prévenir immédiatement si un nouvel appel entrait. Elle se plongea dans l’un des dossiers qui encombrait l’espace virtuel de son bureau. L’une des petites entreprises qui composaient le consortium qu’elle dirigeait faisait l’objet d’une OPA hostile de la part de la firme qui gérait la cité moscovite. Elle lisait et relisait sans parvenir à se concentrer, revenant sans cesses sur les mêmes lignes, butant sur les mêmes mots. Elle referma le dossier et d’un geste souple du poignet fit s’évaporer la fenêtre ouverte sur le monde virtuel. Shelley appuya sur un bouton du siège et son train de roulage s’escamota. Sa chaire perdit un peu de hauteur dans un chuintement pneumatique avant de se stabiliser. La PDG de Paris imprima sur la carte du fauteuil en sustentation le chemin de son laboratoire et celui-ci l’y mena dans un soupir dénué de tout romantisme.


Shelley regardait la poupée inanimée, étendue sur la table d’opération. Une petite fille d’une dizaine d’année, crâne rasé, visage lisse, yeux clos par la fatigue d’une vie suspendue aux lèvres cousues par la maladie, des tubes qui alimentent, remplacent les fonctions vitales vidées de leurs substances. Et les « bip ! bip ! » des machines qui respirent. Les aspirations d’un être qui ne demande qu’à expirer. Des courbes qui dessinent les montagnes russes que la mère parcourait des yeux. Quelques larmes glissaient sur les joues liftées de Shelley. « Ne t’inquiètes pas ma chérie... Dans quelques jours, ta maman te redonnera la vie. »

« Shelley... Une vidéo-com sur votre première ligne. » Un « qui » lui traversa l’esprit et Pia incrusta sur sa lentille baignée de larmes les traits secs du médecin-chef de la section expérimentale de la clinique BioNike. Shelley essuya sa peine d’un revers de manche, sortit du labo et prit l’appel.

« C’est maintenant que vous appelez ? Ça fait des heures que j’attends ! J’espère au moins que vous avez de bonnes nouvelles pour moi, parce que sinon... »

« On a réussi ! »

« Comment ? »

« On a réussi ! On a téléchargé de manière satisfaisante l’esprit d’un être humain ! »

« Vous... Vous êtes sûr ? »

« Oui Madame.  Bien entendu, nous devons encore effectuer des tests. Nous devons analyser l’évolution sur le long terme... Mais on a une version stable de la personnalité ! Un transfert réussi du monde biologique à l’e-World. Je... »

« Merci Victor. Je vous rappelle plus tard. Pour l’instant ne divulguez l’information à personne. Je me charge d’informer le monde de notre grande réussite. »

La PDG de Paris-Cité-Bulle n’était plus que Shelley, la mère de sa petite Marie. Sa petite sauterelle. Son ange blond plongée dans un coma artificiel depuis presque cinq ans. La femme perdit la dignité de sa fonction, fondit en larmes, des larmes de joie cette fois et couru jusqu’au Labo. La porte s’ouvrit en identifiant sa pupille trempée. Shelley s’effondra sur le corps immobile de Marie. Elle pleurait et ses larmes imprégnaient le pyjama immaculé de sa chère fille. Elle se releva et prit le visage de Marie entre ses mains. Les larmes s’estompèrent et le temps d’un sourire une éclaircie inonda la pièce de sa douce chaleur. La peau de Marie se colora d’un joli ton ocre.

« Ça y est mon ange... Maman a réussi. Je vais bientôt pouvoir te serrer dans mes bras... On va se retrouver mon cœur. » Les larmes la submergèrent à nouveau. Elle était prise de hoquet, les mots ne pouvaient plus sortir, mais un bonheur qu’elle n’avait plus connu depuis des années irradiait de tout son être.


*


Le soleil était sur le point de se lever... c’est en tous cas ce que distillait la radio d’info continue dans la petite pièce qui servait de chambre-cuisine-salle à manger à la famille. Le père n’était déjà plus là, parti comme chaque jour hanter les chantiers du Paris de ce milieu du XXIe siècle... Paris que le consortium propriétaire mettait sous cloche. Paris-Cité-Bulle. Une protection contre la pollution de l'atmosphère. La nouvelle cage invisible de l'humanité. La mère goûtait à ces quelques instants de délices pendant lesquels elle n’avait plus de mari et pas encore d’enfants. L’aspirateur à la main, elle se regarda dans le reflet du miroir et ne vit pas ses yeux tristes pendre lamentablement sur ses joues creusées. Elle se voyait sans âge, l’iris ouverte sur les beautés de l’avenir et la peau fraîche des matins enfantins.

Son fils avait allumé sa console et commencerait d’ici un petit quart d’heure ses cours de schizophrénie appliquée aux mondes virtuels. Il terminait en toute hâte sa ration alimentaire matinale et les exercices pratiques sur lesquels il s’était endormi la veille au soir. Sa mère l'entendait psalmodier en boucle les slogans de son PsycoCoach « Je ne suis pas mon avatar », « Mon corps n’est pas un corps de données... Mon corps n’est qu’un prêt. » Il s’était enfermé à double tour, clef codée en hélice enroulée sur elle-même, dans sa chambre. Mais quelques minutes plus tard, il décodait sa porte et criait : « Maman ! Y’a plus d’flux ! » La mère sursauta. L’image du temps révolu se brisa sur son reflet et lui apparurent toutes les cruautés du temps présent. Ses yeux étaient lavés de toute passion par une vie déjà trop longue de 40 ans. Les marques bleues-mauves des coups de foudre de son mari violaient la pâleur cendrée de son visage islandais. « Mmmmmh... Je mets la pompe en route. Bouge pas, mon grand. » Elle dirigea ses pas lents vers la porte d’entrée, ouvrit le petit boîtier situé à gauche, repositionna l’interrupteur sur « ON » après avoir glissé sa carte de paiement et l’empreinte de sa main droite pour redonner du crédit à la famille. Le ronronnement de la pompe à fric se fit entendre. Quelques secondes et monta du filtre de la porte de son fils un « merci » emprunt d’une reconnaissance vocale dans laquelle la mère ne le reconnaissait plus. Elle songea à sa fille qui, elle, pouvait réussir. Sortir de la routine et prendre l’itinéraire des hautes sphères. Elle s’apprêtait à participer à la toute première édition de la PT Academy. Sa fille, ce bout de chaire qu’elle avait porté 9 mois avait été sélectionnée et serait, peut-être, la première Prêtresse Technologique associée à BHL, l’intelligence artificielle parisienne. Selon les prévisions des spécialistes dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, la Singularité Technologique devrait se manifester et donner à BHL le surplus d'âme qui lui manquait encore. Tous les citoyens attendaient cet évènement avec une impatience croissante. La Singularité serait le début d’une nouvelle révolution... de la prochaine évolution.


*


Dans l’espace sans temps de l’e-World des millions, des milliards d’avatars rejouaient à chaque minute le grand acte de la vie réelle. Dans cette modélisation du monde tout n’était que caricature… les détails se payaient chers et l’inutile n’avait pas sa place.

Iels étaient là tous les cinq quand Arthur se matérialisa dans leur repère, sorte de salon privé installé dans les recoins oubliés de quelques jeux en lignes. Ça ressemblait à un squat, une fabrique désaffectée... L’usine à rêve de leur réalité virtuelle où ils promenaient leurs avatars nonchalants. Arthur, Charles, Isidore, Antonin, Edgar et Paul... Derrières ses prénoms se cachaient les membres des hackers maudits, un groupe de pirates qui depuis de longs mois s’attelaient à démonter le mythe à naître de la Singularité technologique. Iels ne croyaient pas et ne voyaient dans cet espoir qui tenait le peuple qu’un nouvel opium. Chacun des six noms avait pris pour cible l’un des six nouveaux empires de l’ère virtuelle... Paris, Moscou, Berlin, New-York, Pékin et Mexico. Les six premières cités-bulles, celles qui avaient contrôlé la réaction en chaîne et avait mis sous la cloche de la privatisation les grandes villes de la planète.

Les six geeks ne s’étaient jamais vu... mais iels se connaissaient pourtant tel des adelphes, se côtoyant quotidiennement à travers le miroir virtuel aux alouettes. Iels auraient pu dire ce que chacun.e aimait mieux que leurs propres parents ; énumérer les aspirations des autres ; découvrir chacune de leurs pensées les plus intimes ; commander pour l’autre la pizza garnie de ses ingrédients préférés... mais iels auraient tout aussi bien pu se croiser dans la rue sans se reconnaître. Ensemble iels avaient sillonné le monde entier sans bouger leurs fesses de leurs écrans. Iels s’étaient même serrés dans leurs bras haptiques, avaient échangé des milliers de fichiers visuels, sonores... avaient goûté ensemble aux saveurs des cinq continents grâce aux imprimantes sensitives. Certains, certaines, iels n’avaient sur ce point aucune certitude, avaient expérimenté en duo, trio et même en groupe le sexe virtuel. Iels se connaissaient très bien au fond, mais n’avaient aucune idée des formes des autres.

Soudain Edgar fit apparaître, en quelques lignes de codes, un gros chat noir qui vint frôler chacun des cinq hackers en même temps. « Je crois que j’ai pécho kekchose ! V'nez voir ça... » Le chat disparut dans un ronronnement binaire et les cinq avatars, sortes de poulpes multiformes, se redressèrent, leurs couleurs passèrent du bleu-ennui au mauve-curiosité. Iels nagèrent dans l’espace virtuel qui les séparait. L’agitation qui secouait les couleurs et les formes de leurs avatars en disait plus long que tous les mots de toutes les langues de la Terre. Edgar avait déniché une faille de sécurité et pour Arthur s’ouvrait une fenêtre donnant sur son pire cauchemar.


*


Shelley de BioNike avait convoqué le conseil d'administration de Paris dans l’après-midi. Actionnaire majoritaire de l'entreprise héritée de son père, BioNike spécialisée en Intelligence Artificielle, Shelley appuyait son pouvoir sur la domination qu'exerçait son entreprise sur ses partenaires au sein du Consortium Paris-Cité-Bulle et sur le réseau de filiales qu'elle entretenait dans les principales cités-bulles du monde citoyen.

La puissante PDG parisienne avait fait apparaître l'avatar de Pia dans sa réalité augmentée. Elle la regardait en pensant qu'elle touchait au but. Elle songeait à quelle point cet être artificiel, malgré toutes les prouesses technologiques dont ses équipes et elle-même étaient capables, ne représentait que le premier maillon de l'évolution d'une nouvelle espèce. Elle savait depuis longtemps, depuis toute petite même... quand son père lui livrait ses pensée sur l'évolution de l'humanité, que la Singularité dépendait grandement de l'interaction entre la mise au point d'une intelligence artificielle et le téléchargement de l'esprit humain. Mais comme pour la question de la poule et de l'œuf, Shelley s'était toujours demandé ce qui viendrait en premier. Aujourd'hui elle semblait enfin sur le point de résoudre cette énigme. La numérisation de l'intelligence humaine servirait de base au développement de la super intelligence artificielle... et cette fusion permettrait l'accélération nécessaire à l'avènement de la Singularité qui elle-même donnerait une existence réelle au nouveau Dieu virtuel. Cet avatar divin serait le guide des premiers pas d'une humanité colonisant le continent virtuel. Pas un cycle, mais un voix tracée vers le futur.

Shelley sortit de sa torpeur et commanda à Pia de programmer en urgence une entrevue avec BHL. La sexagénaire connaissait bien les limites de ce logiciel sophistiqué d'aide à la décision... mais elle savait aussi que l'approche de la Singularité pourrait très bien provoquer ses premiers symptômes avant même son éclosion. Et, comme les simples citoyens, elle était dépendante aux conseils avisés des machines... mais elle avait l'avantage de bénéficier de ceux de l'artifice d'intelligence le plus évolué de son époque.

Un quart d'heure plus tard, à 12h30, la Présidente, Directrice et Général de la bulle parisienne se présentait aux portes du sas d'accès ultra-sécurisé de l'écrin où somnolait certainement BHL, dans le ronron de la routine des tâches automatiques du cerveau synthétique de la cité. Son iris, ses empreintes digitales, ainsi qu'un échantillon de son ADN... mais aussi un scan de ses fonctions vitales permirent à la matrice de sécurité de s'assurer qu'il s'agissait bien de la PDG et qu'elle était bien seul. Shelley tapota enfin son code secret et la porte s'ouvrit.

Elle se dirigea vers un casier d'où elle sortit sa combinaison d'immersion en milieu virtuel. Elle se déshabilla. Les formes que dessinait son uniforme de femme-maîtresse s’effacèrent, s’affaissèrent, découvrant cette chair ridée, ce corps vieilli qu’elle ne supportait plus. Elle lava cette carcasse honnie, purifia cette enveloppe charnelle qui lui pesait tant. Elle enfila la combinaison et passa sous une nouvelle douche qui termina d'aseptiser cette seconde peau. Elle tendit sa rétine à la caméra de garde devant la porte d'entrée de la chambre de BHL qui se saisit de sa tétine, la suça jusqu’au nerf optique pour l'ultime identification. La porte s'ouvrit enfin.

BHL n’était rien d’autre qu’un montage, un assemblage grotesque de consoles, de PC, d’écrans. L’histoire de l’informatique s’y dévoilait en strates. Des câbles reliaient les uns aux autres ces éléments disparates, plongeaient dans les murs, illuminant les écrans qui les tapissaient. La chambre était noire et traversée de quelques éclairs aux couleurs du génie endormi. Shelley s’approcha. Elle saisit le siège qui semblait l’attendre. Elle était la seule à pouvoir ainsi consulter BHL en toute intimité. Elle savait qu’elle allait bientôt perdre ce privilège… D’ici quelques semaines une PT serait élue par les téléspectateurs. Elle deviendrait alors celle par qui le peuple interrogerait BHL lorsque celui-ci serait devenu l’une des manifestations de l’IAM, l’Intelligence Artificielle Mondiale… le prochain Dieu créé par l’humanité.

Shelley déposa son offrande, une console dernier cri à la surface du cerveau artificiel. Elle s’assit, posa sur sa tête la couronne d’électrodes, connecta les tentacules de BHL aux stigmates de sa combinaisons. Une série de programme pénétra les défenses immunitaires de l’implant de Shelley qui lança une série d’ordre au pharmacopatch, libérant petit à petit une dose opiacée suffisante pour mener la PDG sur les traces du dragon. Elle posa sa question avant de sombrer dans la transe durant laquelle elle verrait sa réponse : « BHL, toi dont la sagesse est pure, lavée de toute passion, consens à m’éclairer de ta lumière. Puis-je enfin initier le grand projet, la numérisation de l’humanité ? »


*


Il était déjà presque midi et la mère commençait à peine à cuisiner. Le canal des émissions de jeux avait envahi le séjour. La mère aimait suivre la roue de la fortune, deviner le juste prix et aurait aimé gagner les millions mis en jeux chaque jour en fin de matinée. Le père n’allait pas tarder. Il n’aurait, comme chaque jour qu’une petite demi-heure avant de repartir sur les chantiers. Le vieux robot de nettoyage, incapable de distinguer un motif d’une salissure, s’escrimait comme à chaque fois que la mère s’en servait à frotter les marbrures du carrelage. Elle lui décocha un coup du tranchant de la main à l’arrière de sa tête de boîte de conserve et l’envoya étendre le linge… tâche dont il s’acquittait avec plus de facilité.

Elle attendait avec une exaspération croissante que l’androïde, d’occas’, que son mari lui avait offert avec sa première paie du chantier de la bulle, revienne du marché. On était jeudi et aux portes de la cité les terriens, ceux qui vivaient en-dehors des bulles citoyennes, venaient vendre les produits de la terre… Produits dont le consortium disait qu’ils étaient impropre à la consommation, mais dont les prix imbattables faisaient oublier toute mise en garde. La rumeur prétendait que le consortium agissait de la sorte par pur intérêt… Après tout les légumes et autres fruits des Terres émergées étaient les seuls produits non brevetés par l’OMC, l’Organisation Mondiale Citoyenne, que consommaient les pauvres. La mère éprouvait chaque jeudi une grande fierté à envoyer son « andro » faire les courses… Elle était l’une des seules du quartier à en posséder un. Son mari était contremaître et son accession au chantier de la bulle de la cité était une promotion importante. Pas de quoi changer de niveau de vie, mais suffisant pour se payer ce petit luxe d’épater la galerie de mégères qu’elle côtoyait du temps où elle allait elle-même faire ses achats au marché noir.

Enfin l’androïde arriva de sa démarche mal assurée. Sa voix enrayée pria la mère de l’excuser du retard, mais le tramway avait subi une avarie et ce n’était que dix minutes plus tard que le robot avait pris l’initiative de rejoindre le domicile en empruntant l’un de ces bus qui ont tant de mal à se faire leur place dans le flot de circulation automobile. Le langage châtié du robot faisait toujours rire la mère. Elle mit les quelques patates et les carottes terriennes dans le bouillon de nutriments du PAIN quotidien vendu par le consortium…la Portion Alimentaire d’un Individu Normal. Le petit androïde doré s’assit en attendant que sa maîtresse lui donne de nouveaux ordres. La mère le fixa du coin de l’œil poser maladroitement son séant métallique sur la chaise en plastique moulé. Elle songea à sa fille qui voyait dans l’androïde à la prose soutenue l’incarnation de C3PO, le diplorobot de la Guerre des Étoiles. Ça faisait des semaines qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de sa fille. Elle savait bien que la préparation à la PT Academy était stricte et qu’aucune communication avec le monde extérieur n’était autorisée. Elle avait hâte que l’émission commence. Elle avait hâte de voir sa petite, sa beauté de 16 ans, passer les étapes et les votes des spectateurs jusqu’à la victoire finale… jusqu’à ce qu’elle devienne la première PT de l’histoire de Paris. Lundi, se dit-elle… Lundi je vais la voir. Est-ce qu’elle aura changé ? Est-ce qu’elle sera prête ? Soudain le train-train des jeux quotidien dérailla sur la voix des infos… Le présentateur, sans donner plus de détails, annonça que la PDG de la cité donnerait une conférence de presse le soir même à 20h avant de rendre l’antenne aux amuseurs des ménagères de moins de 50 ans.

Le fils était toujours enfermé dans sa chambre. Sa voix parvenait encore à sa mère, atténuée par le filtre d’intimité que le fiston avait installé dans sa chambre. Il suivait maintenant son cours de maths. La mère en était certaine car elle entendait les borborygmes caractéristiques que laissait échapper son fils lorsqu’il ne digérait pas les problèmes d’arithmétiques posés par son prof virtuel. Mais, tout d’un coup la porte de la chambre s’ouvrit et, tel un démon, son fils sorti de sa chambre en coup de vent alors que la porte laissait encore s’échapper quelques bruits intestinaux. « Je sors avec des copains. Je rentre pas tout de suite. On se verra à la conf’ de presse. » Et il fit claquer la porte de l’appart' et un baiser pour sa mère.


*


De la faille ouverte sur le réseau sécurisé citoyen, les hackers virent sortir des doigts, deux mains qui s’agrippèrent aux bordes de la fenêtre qui s’agrandissait toujours plus. Chacun des geek fut renvoyé aussitôt à l’espace clos de sa réalité. Déconnexion. Arthur dans sa chambre d’étudiant parisien. Edgar dans le cybercafé d’un vieux quartier bostonien. Isidore sous sa tente plantée dans le désert uruguayen. Un vieux wagon bringuebalant qui traverse le cañon du cuivre pour Antonin. Charles regagna la cabine étroite du bateau le menant à La Réunion. Et Paul dans sa chambre bruxelloise de modeste prof de poésie se retrouva comme un con.

Une tête apparut dans la fenêtre ouverte de leurs écrans, le regard penchée vers le sol. Muetdhiver. Le visage encadré d’une abondante chevelure dont la pixellisation s’estompait peu à peu se releva, découvrant des traits de toute beauté. Marie Zorn. Un visage doux qui irradiait la sérénité… et qui portant semblait se transformer à chaque instant. Le visage souriait. Néo. L’être doré passa les épaules hors de chaque écran, puis le buste, la taille, les jambes. Il s’assit sur le rebord de l’écran, comme en équilibre entre les mondes. Paul Durham. Une voix au timbre harmonieux s’empara des six hackers et leur susurra à la conscience : « Je suis le premier humain numérisé… Je suis le premier colon du continent virtuel. Je suis l’annonce de la mort de l’humanité. Je suis la post-humanité éternelle. Vous n’êtes déjà plus en vie. Je suis le dernier humain. Mourrez ! Ne craignez rien. Craignez-moi, oh oui ! » Motoko Kusanagi. L’image fantomatique tomba en arrière et disparu dans le fin fond du vide numérique... Le visage sans âge de C.D. Simack en persistance rétinienne.

Les écrans représentaient à nouveau la fabrique des rêves des pirates et chacun d’eux replongea avec délices dans les sensations digitales. Arthur grésillait. L’avatar semblait se disloquer, se recomposer, était parcouru, des tentacules à la tête, par des bandes comme sorties d’un antique téléviseur à tube cathodique. Puis l’image neigeuse se stabilisa à nouveau. Les autres se regardaient de leurs yeux multiples et globuleux. « Qu’est-ce que c’était qu’ça ? » Les couleurs qui explosaient indiquaient que la tempête ne s’était toujours pas calmée sous les crânes transparents et volumineux des céphalopodes. Puis d’un ton calme Arthur déclara : « Les gars, je crois qu’on vient de trouver ce qu’on cherchait. » Son avatar prit une forme plus humaine jusqu’à ressembler trait pour trait à celui qu’il était dans la réalité. « Je crois qu’il est temps qu’on se rencontre vraiment. » Arthur s’assit dans un fauteuil que ses formes dessinaient au fur et à mesure qu’elles s’y enfonçaient. Il monta le volume d’une radio d’info et toustes entendirent parler de l’annonce que ferait d’ici peu Shelley de BioNike.

Comme si la même idée traversait leurs esprits, après que la même expérience se soit jouée de leurs corps, chacun.e dans son coin se mit au travail. Iels n’avaient plus besoin de communiquer pour se comprendre. Edgar analysait les formes différentes qu’avait empruntées à la littérature l’étrange créature. Isidore tentait de déchiffrer les codes cachés, s’il y en avait, dans les paroles prononcées. Charles reliait la fenêtre qu’ils avaient tous vu s’ouvrir aux sensations qui avaient étreint leurs corps. Antonin cherchait le langage caché dans la mise en scène de l’apparition. Paul parcourait les mondes virtuels afin de découvrir si d’autres cybernautes avaient été victime de ce piratage hors norme. Arthur se projetait lui dans les visions que la voix avait provoquées. Il connaissait cette voix. Il lui avait fallu quelques secondes après le silence pour la reconnaître. Il savait qu’elle était la clef de la porte de sortie. Il lança aux autres : « Vous me suivez ? »


*


Avec l’accord sans réserve du CA de Paris-Cité-Bulle, Shelley de BioNike avait invité les médias du monde entier à sa conférence de presse et tous se pressaient maintenant devant de la table derrière laquelle se tenait la PDG de Paris-Cité-Bulle. Elle présenterait cette première numérisation d'une intelligence humaine comme le signe annonciateur de la Singularité... Cette réussite n'était qu'une première étape. Dans les mois à venir l'OMC devrait gérer les demandes de téléchargement. Et selon le plan prévu, on offrirait en premier lieu ces numérisations à des cobayes volontaires, choisis parmi les populations démunies. On leur avait promis le paradis virtuel... ils en seraient les pionniers.

Au pied de l’arcologie la foule se massait, bruissait des rumeurs les plus folles. Beaucoup s’étaient laissé dire que les premiers signes annonciateurs de la Singularité s’étaient manifestés et que la PDG elle-même n’était déjà plus humaine. Certains pensaient que la femme la plus puissante de Paris leur signifierait le début de la numérisation de l’humanité. Des prédicateurs prédisaient à qui voulaient bien les écouter, ceux qui élargissaient assez les mailles du filtre auditif, l’avènement du nouveau Dieu. « Car en vérité je vous le dit... ce soir c’est Dieu que nous fêtons. Ce soir Il descend sur terre et nous guidera vers le paradis virtuel. » Pour beaucoup de citoyens, la Singularité technologique se résumait à l’émergence d’une intelligence artificielle infinie, nouvel avatar des croyances divines, dont les futures PT seraient les interprètes. Toutes les enceintes de la ville, les baies-vitrées des arcologies, crachaient leurs écrans publicitaires à la face des citoyens. Les plus riches profitaient déjà du spectacle en immersion totale dans l’e-World.

Debout dans la rigidité de sa fonction, Shelley attendait le signal du canal officiel pour commencer son allocution. Elle prit une gorgée d’eau. Une eau cristalline qui aurait fait baver plus d’un concitoyen, trop habitués aux eaux troubles de leurs conditions économiques. Enfin la petite lumière rouge s’alluma sur la caméra fixe en face d’elle. Un technicien lui afficha sa main, doigts écartés. Sa voix retentit. 5… 4… 3… Seuls ses doigts continuèrent le décompte… 2… 1…

« Chers citoyens, chers concitoyens,

J’ai ce soir l’immense privilège, le bonheur même, d’être la voix qui annonce à l’humanité que le compte à rebours vers son propre dépassement est lancé. Demain, dans quelques jours, commencera la plus grande œuvre que l’humanité se soit jamais confier : auto-réalisé son évolution. Dans quelques semaines tout au plus, nous lancerons ici à Paris, mais très vite dans toute les Cités-Bulles, la numérisation de l’essence de l’humanité, de son esprit… de nos esprits. N’ayez pas peur! Nous allons enfin abandonner nos corps, cette vieille enveloppe qui ne sera bientôt plus qu’une relique… Vous ne devrez pas traîner le souvenir de l’homme comme un boulet. L’ère de l’humain de chair et d’os est révolu… voici venu le temps de l’humanité 2.0. »

Au pied de l’arcologie, la mère et le père scrutaient la multitude, tentaient d’apercevoir leur fils. Il leur avait envoyé un message pour leur dire qu’il arrivait. Le père et la mère se tenait par la main, perdu dans cette foule immense. La mère aurait aimé que son fils et sa fille soient avec eux. Le père malgré la fatigue d’une journée de travail avait le visage radieux d’une soirée de picole… Pourtant il n’avait rien bu. Le car de la compagnie de BTP l’avait déposé lui et son équipe directement ici. Exceptionnellement ils avaient pu terminer plus tôt afin de pouvoir assister en directe à l’évènement. La mère avait mis sa plus belle robe… pourtant trop vieille pour faire de l’effet, même à son mari. Lui portait son bleu de travail, noirci par la poussière du chantier. Il portait dans sa main laissée libre son casque et ses lunettes de protection. Des vendeurs ambulants proposaient des lunettes de plongées en milieu virtuel afin de vivre l’avènement en 3D. La mère supplia du regard son époux qui d’un signe de sa grosse main commanda 2 paires de lunettes. Le salaire d’une semaine de travail venait de disparaître… mais après tout ce n’était pas tous les jours qu’on fêtait l’arrivée de la Singularité. Ils levèrent les yeux au ciel et, sortant de la façade de l’arcologie, mesurant 20m, Shelley de BioNike s’adressa à eux… Ils en restèrent bouche-baie vitrée quand ils l’entendirent confirmer l’arrivée de la post-humanité.

Arthur reconnu sans mal Paul... Zorra de son vrai nom. Ils se retrouvèrent aux abords de la place qui s’étalait au pied de l’arcologie. Leurs quatre camarades ne seraient pas physiquement là... mais ils veilleraient sur eux depuis le cyberespace. Ils s’enfoncèrent tous les deux dans la foule qui grossissait toujours plus. On aurait dit que le monde entier s’était donné rendez-vous à Paris. Et c’était un peu le cas. Entre les personnes physiques, les avatars virtuels, les robots manœuvrés à distances… c’était bien toute la citoyenneté qui piétiner d’impatience face à Shelley.

Les deux hackers activèrent leurs appli anti-pub, poussèrent leurs filtres auditifs au maximum et rayèrent de leurs vue les avatars et autres robots virtuels venus rendre compte de l’ambiance pour quelques riches citoyens d’autres cités. Ils se frayaient un chemin avec difficulté mais approchaient de la porte de l’arcologie Est. A dix mètres, la milice citoyenne avait dressait un barrage. Derrières, quelques petits blindés pointaient leurs canons à eaux, à ondes et à feu sur la foule.

Le père et la mère reconnurent leur fils. « Et mon grand! » gueula le père de sa voix forte. Arthur se retourna et leur fit signe. Ils leur présenta en vitesse Zorra et leur tendit deux petites pilules. « Prenez ça! » lâcha-t-il. « C'est quoi? » grogna le père. « Ça les empêchera de prendre le contrôle de vos implants quand nous serons à l'intérieur. ». « Quoi? A l'intérieur de quoi? » « Écoute papa, on a pas le temps. » Arthur se tourna vers sa mère: « Maman, c'est peut-être notre dernière chance de revoir ma sœur. » Elle vit pour la première fois dans les yeux de son geek de fils, une intensité dont elle ne l’avait jamais cru capable, elle se tourna vers son mari: « Fais confiance à ton fils... avale! » Et, comme pour lui montrer l'exemple, elle jeta dans sa gorge la gélule. Les deux hackers et les parents enfilèrent ensuite quelques tenus virtuelles qui leurs ouvrirent une brèche dans le pare-feu réel. Un officier les salua même. Ils entendirent alors les mots de la Présidente Directrice Générale résonner dans le hall d’accueil.

Shelley de BioNike continuait à balancer son discours stéréotypé, écrit par son chargé de com’ en quelques heures… mais elle ne cessait de pensé en son fort intérieur à sa fille. Toutes les recherches qu’elle avait menées depuis des dizaines d’années et qui trouvaient aujourd’hui leur aboutissement, elle les mettrait en premier lieu au service de son ange, de sa tendre petite crevette. Le retour image lui laissait deviner l’ampleur de ce qu’elle vivait… l’incroyable audience cumulée qui la suivait : les citoyens des arcologies branchées sur les canaux de l’e-World, les concitoyens parisiens massés au pied de sa tour, les citoyens des autres bulles qui pilotaient sur la place parisienne leurs avatars… Tout ce que la planète comptait de citoyens, ou presque, assistait à son discours. Et elle n’arrivait qu’avec peine à lire ce que son prompteur virtuel déroulait devant elle. Elle repensait à la visite qu’elle avait effectué dans l’après-midi auprès de la fille que l’équipe du docteur Victor était parvenu à télécharger. Elle avait vu ces traits si épais, ces cheveux gras de citoyenne de la ville basse. Elle avait parcouru en toute hâte le résumé que lui avait préparé le docteur. La fille avait été conçue sans l’assistance de la génétique et était née par césarienne. Elle avait un frère qui était lui aussi né, deux ans plus tard, de manière naturelle. Son père travaillait comme beaucoup sur les chantiers de construction de la bulle et la mère s’occupait du foyer et, pour arrondir les fins de mois et les angles, jouait les médiatrices dans un centre social de son quartier. Le fils de la famille était un minable étudiant, qui ne semblait jamais devoir sortir du lot.

Zorra, Arthur et ses parents rejoignaient le salon privé d'où émettait Shelley. Iels entrèrent dans la foule des gens biens pincés qui écoutaient avec attention la PDG. Comme par magie... une magie noire qu'Arthur et Zorra savaient devoir à leurs amis, quatre shamans des mondes numériques qui leur avaient ouvert les portes de la réception. Zorra embrassa Arthur et le quitta. La mère décocha à son fils un sourire qui en disait long. Zorra regagna l'ascenseur Ouest de l'arcologie et montait maintenant au cœur de la cité… ou plutôt son cerveau. A côté d'elle apparut l'étrange créature qui l'avait tant effrayé quelques heures plus tôt. « Prends bien soins de mon frère... ne t'inquiète pas, je suis là... personne ne pourra t'arrêter. » Le ghost l'enveloppa de son aura. Zorra eut chaud et froid, puis se sentit totalement apaisé. Le stress qu'elle ressentait il y a encore quelques secondes s'était complètement estompé, comme le brouillard dispersé par le soleil. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et elle marcha au milieu des gardes armés sans que ceux-ci ne puissent la voir. Elle arriva devant les portes du sas qui isolait BHL du monde réel. Elle sentit sa main se lever malgré elle et se poser sur le scanner de sécurité. Lorsque les lourdes s'écartèrent, Zorra se retourna et vit le marbre impassible des gardes se fissurer et courir les veines de l'affolement. Ils regardaient en tous sens mais ne la voyait pas.


Shelley avait presque fini de présenter le plan d'action de l'OMC lorsque Arthur prit la parole. « Mensonge! La singularité ne viendra pas. Vous vous servez, vous et tous les dirigeants du monde citoyen de la crédulité du peuple pour l'utiliser comme cobaye de vos expériences. Vous nous dites de ne pas traîner le souvenir de l'homme comme un boulet, mais ce boulet n'est pas le corps mais votre mode de penser. L'évolution se fera en changeant nos mentalité, pas en troquant nos corps charnels pour des corps de donnés. Votre paradis virtuel n'est rien de plus que l'actualisation moderne des paradis antérieur... paradis catholique, artificiel, cathodique ou numérique ne sont que des leurres après lesquels vous faites courir le peuple, tel un hamster dans la roue de son infortune, roue dont vous vous servez pour avancer dans la pseudo linéarité de votre histoire. Nous, maudits hackers, sommes là pour vous faire dérailler. Les roues vont cesser de tourner. »

Sur les écrans et toutes les sources haut-débits du réseau, Antonin, Edgar, Isidore et Charles maniaient maintenant les flux et diffusaient les images qu'ils avaient volé aux services de sécurité de la PDG parisienne. Images qui la donnait à voir en plein CA, planifiant en concertation avec la gouvernance de l'OMC le mensonge qu'elle servirait aux citoyens.

Soudain, les images en directe montrèrent à nouveau le visage de la sexagénaire à la tête de Paris... Mais se tête était maintenant celle d'une furie. Puis par un morphing grossier ses traits laissèrent la place à ceux de la jeune fille numérisé. Son enveloppe charnelle était allongée sur une table d'opération métallique... Shelley eut l'impression de voir sa propre fille puis comprit.

« Ma fille! » cria la mère. Le père retient sa femme dans sa chute. « Qu'est-ce que... ». Arthur reprit: « Voici les parents d'une jeune fille partie il y quelques semaines pour participer à la PT Academy... Elle a été sacrifiée sur l'autel de la numérisation. Elle, au moins, a vu son téléchargement s'accomplir. Mais pour cette réussite, combien de morte dans l'anonymat de disparitions inexpliqués? Mais on ne sait encore quel sera le prix à payer de cette réussite. Pour la jeune fille, évidemment, mais pour nous tous et toutes. »

Au pied de la Tour, dont la couleur d'ivoire prenait de plus en plus les tons rougeâtre des méfaits des puissants qui y étaient installés, la masse amorphe se changeait en multitude excédée puis en peuple en colère.

Un coup de feu retentit. Un garde sortit de sa torpeur venait d'abattre le jeune Arthur. À ce moment précis une explosion se fit entendre depuis la chambre de BHL... L'Intelligence artificielle de Paris venait d'être victime d'une attaque cérébrale. Le cerveau de synthèse perdait sa mémoire vive et Zorra s'en prenait maintenant à la mémoire morte du cerveau superficiel. Shelley pleurait, elle comprenait que les machines qui maintenait sa fille dans une illusion de vie s'éteignaient une à une, avant qu’elle n’ait pu lancer le processus de numérisation. « Soyez maudits! »

La sœur, dont l'avatar multiformes s'était matérialisé aux côté de sa mère disparaissait maintenant dans un sourire, un soupire binaire. Zorra arriva en courant dans la confusion et la cohue. Elle s'approcha d'Arthur... « Je t'aime. Ne chausse pas encore tes semelles de vent, je t’en prie. Ne t'en va pas, reste avec moi! S'il te plaît... » Elle sentit un courant d'air courir sur son épine dorsale puis le visage d'Arthur s'éteignit.

26/11/2013

Les pensées du jardinier

 
« Le vrai jardinier se découvre devant la pensée sauvage. »
Jacques Prévert





Il était une fois un jardinier. Oh pas un professionnel, un simple jardinier du dimanche, juste l'heureux possesseur d'un petit bout de terre derrière l'appartement qu'il occupait. En avisé descendant du Candide de Voltaire, l'homme avait décidé d'y cultiver son jardin, d'y semer et d'y voir s'épanouir fleurs, fruits et légumes sains. Parmi toutes les beautés qui y poussaient, il avait pour ses pensées une affection particulière. Chaque jour, il passait quelques heures, souvent en fin d'après-midi, à prendre soin de ces fleurs qui faisaient son orgueil à lui.
Il passait du temps à quatre pattes, mains et genoux labourant la terre, y creusant les sillons de sa florale passion. Il aimait, quand il avait terminé, voir les paumes de ses mains brunies par le terreau, ses lignes de vie et de chance comme estompées sous la couche brune de son boulot. Il lui était agréable de sentir sur son visage, sous les gouttes d'une sueur qui lui paraissait être le jus du fruit de son travail, le soleil réchauffer sa peau. Il aimait plus que tout le parfum de ses fleurs. Souvent, il s'enivrait des senteurs de son jardin au cours de longues siestes, étendu dans la chaise longue qui trônait au milieu de ses parterres célestes.
Les fruits, les légumes nourrissaient son corps, mais l'odeur des fleurs étaient pour lui nourriture de l'esprit. Il avait accumulé un savoir insensé sur les violaceae mais avait su préserver l'émerveillement que lui contait l'éclosion de ces fleurettes violacées. Entre toutes, il avait sa préférée, un trésor aux pétales parfaits, mauves, parcourus d'éclairs violets, un arc-en-ciel de teintes colorant sa corolle, une couronne au blanc pur relevant le jaunes subtil des pistils. Quatre petites voiles tendues vers le ciel et une tournée vers la terre. Il aimait cette asymétrie, cette beauté hissée vers l'éther. Sa belle pensée, il la choyait, la laissant éclore un peu à l'écart des autres.

Un jour, l'homme dut s'absenter et resta éloigné de son jardin quelque temps, suffisamment pour que des herbes parasites en viennent à envahir les terres de ses pensées si pures. Parmi toutes ces herbes rustiques, il en était une qui s'était particulièrement développée. Elle avait poussé tout près de sa favorite et dépassait en taille la fragile pensée. Pris d'horreur devant cette tige verte, hérissée de fines épines, de feuilles rudimentaires et surmontée de bulbes grossiers, il coupa rageusement le brin de vie inopportun. Puis, comme il était harassé par son voyage, il alla se coucher.
Le lendemain, comme chaque matin, ses premiers pas le menèrent en son jardin. Il ouvrit les volets et découvrit avec horreur que l'herbe mauvaise avait repoussé avec plus de vigueur, qu'elle était encore plus haute que la veille au soir. De minuscules taches noires étaient apparues, telles des engelures au bout des délicats pétales de sa belle pensée. L'homme, reposé par sa nuit, ne se laissa pas cette fois emporter par la fureur devant l'apparent désastre ; ses réflexes de jardinier expérimenté lui revenaient. Il savait qu'il lui faudrait éradiquer cette herbe folle, en prenant bien soin de retirer toutes les racines du sol. Une fois son petit déjeuner terminé et sa toilette faite, le jardinier s'arma de ses outils et de sa patience, et partit s'attaquer à l'effronté chiendent. Il commença par tendre un voile pudique autour de sa pensée unique. Il ne supporterait pas de voir sa beauté maculée de terre d'un geste maladroit, ni qu'une épine vengeresse ne déchire de ses pétales le velours délicat. Aux racines sans éclats, la terre noire ; à l'abstraction éthérée, la poésie des fleurs colorées.
Après avoir délimité le champ de sa bataille contre la laideur, la folie, la sauvagerie, le désordre né au sein de ses pensées harmonieuses, il creusa délicatement autour de la sauvageonne une tranchée, un cercle parfait. Puis il approfondit sa percée et, lorsqu'il s'estima suffisamment enfoncé, de ses mains gantées, il se saisit de la tige rebelle et commença à en secouer les vermicelles. Il y eut un instant de résistance, puis il souleva, tout en agitant pour détacher les paquets de terre pris dans le fatras des radicelles, la plante maligne. Lorsqu'il tira une dernière fois pour sortir la totalité de l'horreur herbacée, il sentit une légère résistance. L'onde sourde d'un craquement parcourut la tige. Il poussa un juron. Puis balançant l'herbe importune sur l'amas de compost, il replongea les mains et les yeux dans la terre brune à la recherche du petit bout de chaos rescapé de l'éradication. Mais, plus il creusait et plus il découvrait l'enchevêtrement des filaments nourriciers. Il leva les yeux et pris conscience de l'étendue souterraine de l'invasion de son jardin. Tel l'iceberg qui fit couler le titanesque orgueil humain, les pousses vertes qui faisaient tanguer son navire de nature perdu sur la mer d'asphalte, l'immensité du désastre demeurait encore invisible. Il reprit alors la lutte en commençant par déraciner méthodiquement chaque poussée chaotique. Plus petites, leurs racines étaient moins développées, mais bien qu'enracinées plus superficiellement, elles tissaient un maillage serré sous l'épiderme terrestre.

Tel Sisyphe, heureux, le jardinier recommençait chaque jour son méticuleux travail d'extermination du végétal maléfice. Quand, au bout de quelques jours d'un travail acharné, le jardinier crut enfin retrouver le ferment de ses fleurs débarrassé de tout parasite, que sa pensée chérie développait une vigueur nouvelle, il aperçut un léger renflement à l'endroit même où il avait livré bataille contre la plus laide des invasives. Le soir était tout proche et le jardinier estima qu'il pouvait sans remords aller dormir et reprendre la lutte dès les premières heures du soleil suivant.
A son réveil, l'herbe maligne avait atteint une taille improbable et s'était répandue en jeunes pousses tout autour de sa protégée. Il arracha avec véhémence les petites feuilles à fleur de sol, puis regarda avec haine l'arrogante herbe folle. Il alla chercher sa pelle, délimita à nouveau, mais en un cercle plus vaste, la tranchée de la bataille à venir. Avec toute la retenue dont il était capable malgré la colère qui lui obscurcissait les idées, il retira soigneusement la fleur sauvage, cette vie qu'il n'avait pas lui-même semée, cette idée de la barbarie plantée dans son jardin de pensées cultivées. Mais à l'ultime instant, il sentit le craquement étouffé de la racine brisée remonter le long de l'herbe, se transmettre à ses doigts, à la paume de sa main, à tout son bras. Il en aurait pleuré ; et il pleura, juste avant que n'éclate l'orage de chaleur qui avait pesé toute la journée sur son dos courbé. Il farfouilla encore un peu la terre, mais bien vite la pluie et la sueur lui brouillèrent la vue, et les gouttes d'eau, commençant à imbiber le terreau, rendaient impossible l'extirpation des racines du mal. Dépité et abattu, le jardinier rentra chez lui.
C'est plein d'une énergie nouvelle qu'il se réveilla le lendemain. Le soleil était revenu et, avec lui, l'optimisme du jardinier. A peine avait-il franchi le pas de la porte qu'il constata que de nombreuses petites pousses farouches redéployaient l'oriflamme de la piraterie jardinière. Il reprit la longue et méthodique guerre de l'ordre contre le chaos tout en surveillant du coin de l’œil le rétablissement de sa pensée la plus secrète. A la dernière attaque de sauvagerie, les taches noires avait gagné du terrain sur les tons vifs de sa corolle. Après quelques jours, sa favorite reprenait des couleurs et il crut cette fois avoir gagné la partie. C'est le cœur serein qu'il alla donc se coucher, pour la première fois depuis qu'il était revenu. Son père et sa mère ne s'entendaient plus et avaient décidé de divorcer. Bien que sa relation avec ses parents se soit distendue au cours des années, il avait été le témoin muet de la lente dégradation de leur entente. Et l'officialisation de leur séparation, la concrétisation de ce qui n'avait jusqu'alors été qu'un sentiment, l'avait touché. Il avait beau être adulte, avoir connu la répétition de l'amour et les affres du désamour, il était resté l'enfant de ses parents, dont il ne pouvait imaginer qu'ils redevinssent autre chose que l'entité à deux faces qui l'avait enfanté. C'est en suivant le fil de ce mirage, l'image jaunie d'un mariage vieilli, qu'il sombra dans les bras de Morphée.

Ce matin là, l'ignoble herbe du mal, cicatrice immonde sur le reflet de ses rêves de calme et de volupté, dressait fièrement le grand mât de son insolence. Il crut un instant devenir aussi fou que ces adventices qui envahissaient la terre entière. Il n'avait plus d'autres pensées et celle-ci, mauvaise, avait maintenant la hauteur d'un gratte-ciel. Toutes les autres, fleurs étrangères, fêlures exotiques, violettes en dentelles pouvaient mourir, si cela devait sauver la plus intime de ses pensées. De Sisyphe il délaissa les gants placides et revêtit pour son combat épique contre le désordre horticole, l'armure d'un don Quichotte de la Planta. Il chevauchait une excavatrice squelettique et tenait pour toute lance un long couteau désherbeur. Son armure de plastique n'était qu'un vulgaire tablier de jardin, mais sa détermination n'avait rien à envier à celle de l'ingénieux hidalgo de La Mancha, chevalier à la triste figure et combattant acharné des géants brasseurs de vent.
Cette fois, il s'enfonça le long du corps barbare et démesuré de la fleur du mal. La circonférence de la tige lui sembla prodigieuse et à la naissance, les racines formaient de larges autoroutes qu'il n'eut aucun mal à parcourir. Plus il s'enterrait, plus les embranchements se multipliaient, plus les appendices se démultipliaient, plus la limite entre les milliers de fines racines devenaient ténue. A une certaine profondeur, l'intrication était telle qu'il lui devint difficile de suivre les tenants et les aboutissants de ces minuscules vermicelles organiques. Il suivit, au détour du dédale végétal l'une de ces terminaisons radicales et, sans notions du haut et du bas, le fil de plus en plus épais de sa pensée. Émergeant de son trou, le regard caressant sa douce dulcinée sur le point de faner, il fit demi-tour et regagna aussitôt les profondeurs du terreau fertile, ferraillant sans relâche contre l'hydre d'un invisible mal. Dans sa rude bataille contre la folie, il tranchait maintenant à tout va, coupant les racines en quatre, sans plus distinguer dans l'entrelacs, celles de ses pensées apprivoisées et celles des insoumises adventices. Il percevait inconsciemment la vacuité de son combat, tant à cette échelle se dévoilait le continuum de la vie, la continuité bouillonnante du vivant qui reliait entre elles les racines de tout ce qui germait ici, à la terre nourricière. Il pouvait voir les sels minéraux aspirés par les poils racinaires de l'une ou l'autre branche du vivant. Il croisa quelques vers et bactéries, radicaux libres de toute racine. Il admirait le troc invraisemblable auquel se livraient sous terre les sœurs ennemies de son jardin. Herbes sages et folles pensées, les ramifications microscopiques s'enlaçaient ici en un corps à corps acharné et infini.

D'une profonde respiration il sortit la tête du champ de bataille et, illuminé par la déraison de son raisonnement et par la vue de sa favorite défraîchie, il décida d'employer les grands moyens pour déraciner l'importune herbacée. Troquant l'armure du chevalier errant pour le feu chimique d'un Prométhée sans principe de responsabilité, il inocula un violent poison, brûlure chimique qui par capillarité terrassa en quelques secondes la plante immonde.
Se recroquevillant sur elles-mêmes, comme prises par les spasmes d'une douleur aiguë, les racines corrompues de la folie se décomposèrent, se diffusant dans le substrat des pensées jardinières. Lorsqu'enfin sombra la grand voile de la sauvagerie, ce fut à côté du bulbe purulent de sa beauté chérie. Le mauve des pétales n'était plus le teint orgueilleux de la vie, mais le ton livide de la mort en sursis. Telles des mains rabougries, des doigts crochus refermés sur l'ultime souffle de vie, les lèvres de sa dulcinée se retroussèrent en une grimace mortifère sur ses pétales, chair de pensée désormais moribonde. Le jardinier, couvert de boue par sa guerre imbécile, se releva avant de retomber à genoux. Il restait hagard devant sa pensée souillée par la toxine qui avait l'herbe folle terrassé... petite fleur insensée qui avait à son maître, finalement, fait perdre la tête.



Nouvelle écrite pour le fanzine A bloc! #5 (novembre 2013)
Illustration: Garance

10/10/2013

Reflets abîmés


Paris respirait mal sous son ciel de plomb. La neige tombait à gros flocons et la ville revêtait son manteau d'hiver. Les feux régulaient les flots nerveux, les néons guidant les passants comme la nouvelle cartographie des nuits humaines. Les gens couraient à découvert ou sous le paradis d'un parapluie pour deux. Dans le ronronnement de la ville assoupie des sirènes de police zébraient la nuit et les gyrophares des véhicules hurlaient l'urgence sous les flocons tourbillonnants. La station Filles du Calvaire était bouclée. La neige épaisse donnait au Cirque d'Hiver un air triste que les premières lueurs du jour ne parvenaient à dissiper.
Le corps avait été découvert par l'employé qui levait le rideau de la station. Comme pour les victimes précédentes, la jeune fille était blanche, cheveux noirs. Comme les autres, elle n'avait plus de visage, remplacé par un masque de Blanche-Neige. Ses seins avaient été tailladés, sa poitrine ouverte, le cœur arraché. Son thorax tout entier n'était plus qu'une plaie béante, mais les meurtrissures étaient propres. La robe que portait la victime était vierge de toute goutte de sang. Une pomme à l'arsenic avait roulé au bas de l'escalier.
Les légistes s'affairaient et les agents fourmillaient sur la scène de crime, comme autant de larves se gavant des tissus morts de la défunte. C'était la quatrième victime en trois mois attribuée au « tueur de Blanche-Neige », comme l'avait surnommé la presse. L'inspecteur dégueula toute la bile de sa nuit blanche lorsque le doc releva le masque sur les chairs à vif du cadavre. Son regard noir et mort fixait la toile percée des étoiles de la nuit.
- Bordel, que quelqu'un lui couvre les yeux !


Les portes s'ouvrirent sur la cour intérieure. La voiture s'engouffra dans l'étroit passage. Les pneus crissaient sur le gravier enneigé et s'immobilisèrent. La neige tombait toujours au petit jour et Ellen courut jusqu'aux escaliers, son manteau tenu à bout de bras au-dessus d'elle. Elle enjamba les quelques marches et fixa son regard noir dans l’œil froid de la caméra. La porte s'ouvrit. Elle entra.
Ses talons claquaient sur la vieille pierre. La fée électricité embrasa les chandeliers et la silhouette d'Ellen se dessina sur le miroir mural qui ornait le vestibule. L'éclairage s'intensifiait et ses traits se dévoilaient en reflets sur la surface lisse de la glace. Elle admira cette jeunesse étalée à la une de la psyché, sa peau dorée, sa chevelure mordorée qui descendaient à la conquête de sa nuque et rebondissaient sur ses épaules, ses lignes parfaites, tranchantes comme une lame dans le fourreau de sa robe.
Elle monta les larges escaliers qui menaient à l'étage. Elle avait retiré ses chaussures et ses pas s'enfonçaient dans l'épaisse moquette rouge. Elle entra dans le petit salon, les lampes s'allumèrent mais d'un claquement de doigts elle replongea la pièce dans la lumière magique du jour naissant. Elle jeta négligemment ses gants sur le dossier de la chaise du bureau, se dirigea vers le bar, se servit un grand verre de vodka qu'elle avala d'une traite avant de se servir un nouveau verre. Elle marcha vers la fenêtre qui donnait sur le jardin, l'ouvrit malgré le froid et fuma une cigarette. Assise sur le rebord, savourant sa vodka à petites gorgées, elle était une ombre découpée sur le monde extérieur.
  • Ils ont retrouvé le corps !
  • Je sais ma Reine.
Ellen se leva et s'installa au bureau. Elle saisit la tablette numérique et l'installa sur un pied en cuivre finement ciselé qui lui donnait l'apparence d'un miroir ancien. Au bout d'un instant son reflet apparut sur l'écran. Une légère fêlure zébrait le coin gauche en haut du visage.
  • Nelle, montre-la moi, elle ! je veux la voir, plonger mon regard dans son image.
Le reflet d'Ellen se brouilla et, encadré par une épaisse chevelure noire, apparut le visage un peu grave d'une jeune fille à la peau extrêmement pâle et aux lèvres écarlates. « Blanche ! »
Le reflet extrapolé à partir de la photo d'une petite fille de douze ans. Ellen fixa son joli minois de longues minutes pendant que ses doigts parcouraient son propre visage. Elle pouvait sentir les premières rides sur son front ; du pouce elle palpa le léger renflement sous ses yeux. Elle caressait ce que sa vue lui occultait. La jeunesse qui avait déployé ses ailes en elle, s'était envolée ne laissant qu'un cocon vide pris dans l'ambre du temps.
Elle caressa lentement ses lèvres chargées de rouge. Ses doigts descendirent, jusqu'au menton, puis le long de son cou, jusqu'à la naissance des seins. Elle pouvait sentir les distorsions du temps dans le relâchement de la peau. Elle se leva et fit pivoter le grand miroir sur son châssis en fer forgé. L'espace d'un instant elle crut voir les outrages du temps faits à sa beauté, ses cheveux devenus blancs, avant que la surface ne polisse son reflet.
Ellen alluma une cigarette qu'elle posa dans le cendrier et demanda à l’Intelligence Artificielle de lancer Nach-6. Elle avait conçu ce programme il y a presque un an. C'était une appli pour tablette, smartphone qui transformait les écrans en miroir, où les reflets pouvaient être retouchés en temps réel. Un énorme succès commercial. Elle laissa son regard vagabonder vers le feu de cheminée. Il y a trois mois elle avait injecté dans le code source quelques lignes qui changeaient les écrans en glaces sans tain. L'ombre d'Ellen, déformée par le mouvement incessant des flammes, dansait sur le vaste plafond orné de stucs dorés et de fleurs d'humidité.
  • Miroir, miroir magique, dis-moi qui est la plus belle d'entre toutes les Parisiennes ?
  • Ma Reine, tu es très belle, mais Blanche est la plus belle en ce royaume.
Sur la psyché pivotante, l'image d'Ellen se brouilla et apparurent les traits délicats d'une jeune femme de dix-huit ans à la peau blanche et aux cheveux noirs.
  • Sait-elle seulement que son père est mort ? Lorsqu'il est parti avec elle dans l'ambulance... je savais que je ne le reverrais plus ! Il aimait sa fille et elle le lui rendait bien. Il s'était occupé d'elle à la mort de sa mère, quelques semaines après l'accouchement. Elle avait cinq ans quand je suis entrée dans leur vie. J'ai cru trouver ma place, mais cette petite pimbêche occupait de plus en plus d'espace.
Ellen se retourna vers la tablette et fixa le regard inexpressif de l'I.A.
  • Je n'ai pas revu John pendant six longues années. Puis, il y a un peu plus de trois mois, quelques jours seulement avant sa mort, il... Il n'avait jamais répondu à mes courriers. Mais ce jour-là, de passage à Paris, il accepta de me voir.
  • Il vous a fait du mal, ma Reine.
  • Il m'a dit que j'étais folle... Il a osé dire que Blanche était morte ! Je sais qu'elle est vivante, qu'à l'époque il est parti pour s'occuper d'elle. Et trois jours après notre entrevue, le jour anniversaire de la soi-disant mort de sa fille, il se suicidait.
Ellen tira la chaise du bureau devant le grand miroir de façon à pouvoir s'asseoir en s'accoudant sur le dossier. Elle sentait la chaleur des larmes dans le sillon de sa détresse, mais son reflet, lui, ne connaissait pas la tristesse. Elle étira la photo pour qu'elle occupe les trois-quarts de la surface réfléchissante. Le portrait vieilli de Blanche n'était plus qu'une vignette collée sous la fiche de Zoé Valdèz. Étudiante en philologie, elle vivait seule dans un petit studio près de République. Ellen parcourut en diagonale quelques pages du dossier constitué par Nelle, visionna quelques-unes de ses vidéos. Elle la regardait évoluer, parler, rire, chanter. Elle se leva, approcha du miroir, fixa attentivement le visage de Zoé. C'était Blanche, il n'y avait aucun doute.
Nelle s'était connecté à tous les comptes de Zoé. Il avait parcouru son agenda afin de connaître ses habitudes. Pour financer ses études, elle travaillait chez un fleuriste près de la gare Montparnasse. Une chaîne de magasins de fleurs ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les mardis et jeudis, elle quittait le magasin peu avant le dernier métro. Seul le compositeur automatique offrait alors aux amants de la nuit quelques bouquets personnalisés. Ellen but un dernier verre de vodka et fuma encore. Il était presque dix heures du matin ce dimanche, le chant de la circulation n'était qu'un murmure de l'autre côté des murs de la propriété, lorsqu'elle tira le lourd rideau de la fenêtre et fit pivoter le miroir pour effacer le reflet de Zoé de sa psyché.
Le mardi suivant la neige semblait tomber au ralenti. Paris grelottait et Zoé somnolait. Il était minuit et elle commençait à mettre en ordre le magasin sous l’œil de la caméra de surveillance. Nelle la regardait faire dans le silence de la vidéo. Zoé se dirigea vers la porte pour tirer le rideau lorsqu'apparut dans la vitrine la silhouette svelte d'une femme qui frappa à la porte. Zoé lui fit signe d'utiliser l'automate. La femme portait un châle sur la tête, un manteau au col en fourrure et des talons hauts qui avaient cliqué sur les pavés numériques de la carte graphique de Nelle au moment où Ellen introduisit sa CB. L'I.A. pénétra le système du fleuriste robotisé. Sur l'écran auquel faisait face Ellen, les traits de Nelle apparurent. Un clin d’œil et sur l'écran noir ne clignotaient plus que les mots « hors service ».
Zoé, s'apprêtant à sortir, entendit jurer la cliente qui se planta devant elle. Elle lui expliqua qu'elle venait d'arriver à Paris, qu'elle rejoignait un homme qu'elle avait beaucoup aimé et qu'elle n'avait pas revu depuis six ans. Elle avait vraiment besoin d'un beau bouquet. « S'il vous plaît mademoiselle. » soupira Ellen en retirant dans un geste de star hollywoodienne d'un autre siècle ses lunettes noires. La cliente proposa de jeter un œil à l'automate pendant que Zoé ferait son bouquet. Ensuite elle la déposerait chez elle en taxi. La jeune fille réfléchissait en se tordant les lèvres. « Vous vous y connaissez en automates de ce genre ? » La cliente esquissa un grand sourire. « Ne vous inquiétez pas. Je suis ingénieur en sciences cognitives, spécialisée en systèmes artificiels intelligents. Ce joujou ne me posera aucun problème. » Zoé se mit au travail et Ellen ouvrit le capot du fleuriste robotisé. « Il fait chaud ici, dites-moi. Comment vous appelez-vous, » « Zoé, répondit la jeune fille. Oui j'ai eu chaud toute la soirée. Ce putain de chauffage doit encore déconner. Oh ! excusez mon langage. » Dans le reflet de ses verres fumés la Reine aperçut l'éclat du sourire de Nelle. « Ce n'est rien. Vous voulez un jus de fruit ? J'ai toujours une petite brique sur moi. » Zoé acquiesça et Ellen farfouilla dans son sac à main. « Ah, qu'est-ce que je disais... un jus de pomme. »

La cave de l'hôtel particulier d'Ellen. La terre battue, des murs blanchis à la chaux. Un vieil atelier de bricolage en bois épais. Un étau. Des néons bleutés baignaient la pièce d'un halo irréel. Elle ouvrit les yeux. Le sol tanguait, sa tête dodelinait. Zoé se réveillait à peine, son cerveau battait la chamade. Après quelques minutes, elle parvint à redresser la tête. Sur le mur face à elle, un miroir, immense. Et dans le reflet, il y avait cette femme, poignets et chevilles enchaînés au mur. Zoé sentit qu'elle était entravée. Elle se voyait bouger mais... Mais ce visage ! Ce visage ne pouvait être le sien. Pas déjà. Pourtant sous le calque des années c'était bien sa figure. Elle poussa un cri que réfléchit son image flétrie. Zoé pleurait, tremblait.
La voix basse et métallique de Nelle résonna sous la voûte du caveau. « Calmez-vous, mademoiselle. » Zoé fit un bond, immédiatement arrêtée par ses chaînes. Elle se blottit contre le mur. Ses yeux cherchaient de tous côtés. « Écoutez-moi ! » Zoé frissonnait de tout son être. « Vous allez mourir. » Zoé esquissa un nouveau bond, mais se retint. Elle éclata en sanglots. Elle tressaillit, puis ses jambes et ses bras se relâchèrent. « Calmez-vous. » Elle s'enfonçait dans le sol, comme avalée par la terre.
La porte métallique claqua et Ellen fit son entrée. Elle portait ses lunettes de soleil et une longue robe noire. « Arrête de chialer, petite salope ! » Sa main fine et baguée fit un aller-retour sur les joues de la jeune femme, puis la saisit par le col de son uniforme. Les chaînes tiraient sur ses membres. « Pourquoi tu m'as volé John, hein, petite pute ! Tu vas crever, sale chienne ! » Elle la rejeta au sol. Zoé était tétanisée. Elle parvint à bredouiller quelques mots au milieu de sanglots. « John ? Qui ? Connais pas. Je. Je sais pas. Je pas, comprends pas. » « Ta gueule ! Tu m'as volé le seul homme que j'ai jamais aimé ! Nous formions un beau couple. Des petits génies des systèmes intelligents. Mais quand tu as commencé à grandir, il a retrouvé dans tes traits ceux de ta mère. Il s'est éloigné de moi. Il s'est désengagé de notre projet... notre bébé ! Il voulait profiter de sa fille. Et moi je n'avais plus qu'à le regarder te regarder grandir ? Oh non ! Un des week-ends où il donnait une conférence, tu avais 12 ans, je t'ai tuée. J'ai cru t'avoir tuée. Je t'ai empoisonnée et j'ai maquillé ça en accident. Je t'ai laissée tomber du balcon de ta chambre. John est arrivé quelques minutes seulement après les pompiers. Il est parti avec toi en ambulance. Après ça, il m'a appelée une fois, pour me dire qu'il ne pouvait plus rester ici, qu'il ne pouvait plus rester avec moi. Il ne savait pas ce que j'avais fait, mais il me reprochait de ne pas avoir empêché ta chute. Je ne l'ai plus revu, jusqu'à... Mais je sais que tu as survécu et qu'il n'a vécu que pour toi... tu me l'as enlevé. Et maintenant il est mort ! »
Zoé regardait Ellen avec des yeux emplis de terreur. Sur ses pupilles dilatées se lisait toute l'étendue de sa détresse, de son incompréhension. Sa tête était agitée de petits mouvement saccadés et son visage se crispait par intermittence. Son ventre était noué et elle s'était fait dessus à plusieurs reprises déjà. Elle avait froid, elle avait peur. Pourtant elle leva le regard vers sa tortionnaire : « Je ne comprends rien à ce que vous dites. C'est pas moi ! Je suis pas celle que vous croyez ! Je vous l'jure. Vous vous trompez. » Zoé la suppliait de l'écouter. Ellen lui avait tourné le dos et marchait d'un pas chaloupé vers la sortie. Elle se retourna dans l'encadrement de la porte et lui cracha : « Ta gueule, Blanche ! Ferme ta putain de gueule ! Très vite tu me supplieras de mettre fin à tes souffrances. Très vite ! » Elle claqua la porte.
La solitude glaciale de sa geôle imprégnait les vêtements, la peau et les os de Zoé. Les moments de solitude et de terreur intérieure étaient entrecoupés par la furie de la cinglée distinguée. Zoé baignait dans sa merde, sa pisse et son sang. Sa veste était trempée et lui glaçait le corps. Il n'y avait plus ni nuit ni jour. Elle répétait en boucle qu'elle n'était pas Blanche. Parfois elle le hurlait, d'autres elle le susurrait. Quelques fois Nelle lui répondait. L'intelligence artificielle le savait mais ne pouvait aller contre la volonté de sa conceptrice, contre l'instruction d'Ellen. Lorsque John était parti, il n'était qu'une œuvre inachevée à laquelle la Reine avait ensuite transmis ses propres fêlures. Zoé avait faim et soif.

Après des jours de cet enfer Ellen parut une nouvelle fois. Mais cette fois-ci nulle robe habillée ni même de verres fumés. Elle portait une blouse blanche, un masque de chirurgien lui barrait le bas du visage et de larges lunettes en plastique lui masquaient le regard. Zoé hurla en la voyant. Ses jambes et ses bras tiraient de toutes leurs faibles forces sur les chaînes. Elle ne distinguait que les yeux cernés de rides de la marâtre qui sortit de sa blouse une seringue et la piqua. L'engourdissement qui étreignait Zoé devint plus intense, à tel point qu'elle ne savait plus si elle avait chaud ou froid. Ellen l'installa dans un fauteuil, lui attacha les poignets aux accoudoirs et les chevilles aux pieds du siège. Toujours face au miroir.
Les bruits résonnaient étrangement à la conscience de Zoé. Chaque mouvement de sa geôlière traînait dans le temps et l'espace. Une fenêtre s'ouvrit à la surface de la psyché et le visage de Nelle se matérialisa. Celui d'Ellen emplit le champ de vision de Zoé. Sa voix lointaine parvenait en écho à la jeune femme. « Blanche ! Oh, tu m'écoutes ? Tu vas souffrir ! » Elle avait décollé son visage de celui de sa victime, tapait du bout de l'index sur son crâne. Zoé vit un éclair argenté scintiller devant son regard brumeux. Une lame ! La Reine s'écarta un peu sur sa droite pour que la jeune fille puisse admirer son reflet. Elle la vit enfoncer la lame dans son sternum. Zoé ne sentait rien, son corps dormait profondément. Cependant elle voyait son reflet fané être torturé. La Reine lui tailla les tétons, lui saigna les seins. Les reflets, l'I.A. en diffusait des ralentis, des gros plans en petits montages à la cruauté mise en scène. Zoé défaillit.
« La mort de John l'a profondément ébranlée. Elle l'aimait toujours. Et elle continue de l'aimer. Elle a besoin de tuer Blanche encore et encore. Si elle ne le fait pas, elle finira par se supprimer. Moi, je suis là pour la sauvegarder. Je crois que si je pouvais ressentir ce que vous nommez l'amour, le mien lui serait à jamais voué. » La voix inhumaine de Nelle se répétait, comme l'écho d'une condamnation. Zoé ne dormait pas vraiment, ses fers l'en empêchaient, mais elle errait dans une demie-conscience déchirée de décharges de peur et de douleur. La plupart du temps elle était seule face au reflet de sa vieillesse qui ne viendrait jamais.

Un jour, après l'avoir attachée à la chaise, Ellen badigeonna son visage avec un produit qui lui glaça la peau. Ellen recula, pencha la tête sur le côté, comme pour trouver l'angle qui mettrait le mieux en valeur son œuvre. Elle se dirigea ensuite d'un pas léger vers le rideau au fond du caveau. Elle claqua des doigts et une symphonie introduisit son premier mouvement. « Il faut que je te présente quelqu'un. » Elle tira sur une cordelette et le voile tomba au pied d'un androïde. « Laisse-moi te présenter ton frère, Nelle ! » Elle se retourna vers l'androïde. « Nelle, ta sœur Blanche. » Les yeux du robot s'allumèrent. D'un pas souple il s'avança vers Zoé. Ellen sangla le front et le cou de la jeune femme. Nelle prit un scalpel et commença à lui décoller la peau du visage. Cette fois-ci elle sentit quelque chose, comme l'écho d'une lointaine griffure sur sa face.
Lorsqu'elle retrouva ses esprits Zoé était seule. Son regard tanguait entre ses seins. Les entailles avaient été nettoyées et elles ne saignaient plus. Elle leva difficilement sa tête et son regard sur la psyché face à elle. Elle poussa un cri d'effroi. Son visage n'était plus même celui vieilli auquel elle avait fini par s'habituer. Le haut de son visage était recouvert d'un masque pour enfant, la figure plastifiée de Blanche-Neige. Le masque laissait apparaître la bouche et le menton, dont les chairs étaient à vif. La voix dans sa tête hurla si fort en elle qu'elle finit par réveiller la douleur. Zoé sentait les morsures sur sa poitrine et les déchirures de son visage. La douleur gagnait son esprit, desséchait sa volonté. Ellen entra dans la pièce. Le visage de Nelle papillotait à la surface de la psyché, là où se refléterait la dernière scène. La Reine s'avança vers Zoé et vrilla ses yeux d'un bleu glaçant dans la coquille noisette vide du regard de sa proie. « Blanche ! » Zoé releva la tête. « L'heure est venue ! » Elle fixait droit devant elle, les traits de Nelle dans la glace. Ellen évoqua le suicide de John, la voie de chemin de fer, le train percutant sa voiture. Zoé aperçut l'I.A. lui décocher un clin d’œil.
La Reine s'approcha du petit plateau sur lequel elle avait disposé une belle pomme rouge, juteuse et une seringue. « Tu veux croquer dans cette pomme ? » Zoé salivait sans s'en rendre compte et croqua à pleines dents le fruit empoisonné. Très vite elle se mit à convulser et à vomir. Puis des diarrhées sanguinolentes lui déchirèrent les entrailles. Alors que Zoé agonisait, Ellen lui ouvrit la cage thoracique, en sortit le cœur et sectionna les artères. Le cœur pompa encore un peu, crachant puis crachotant le sang qu'il avait encore en lui. Le corps de Zoé fut secoué de mouvements réflexes puis s'affaissa.
Ellen plongea son regard dans celui de Nelle, dans son illusion glacé. Ils se réfléchissaient l'un l'autre à la surface de la psyché, comme les réverbérations de leur dualité. Elle était resplendissante dans sa blouse blanche maculée de sang, tendant dans la lumière du petit jour filtrée par d'étroites ouvertures le cœur de Zoé dans son poing rageur. Nelle sentit dans son cerveau une décharge électrique, comme la vague artificielle de la satisfaction. L'I.A. recherchait cet écho dans chacune des mises à mort, ce frisson ressenti lorsqu'il avait immobilisé la voiture de John sur le passage du train. Ce même vertige qui avait fissuré l'âme de la Reine six ans auparavant.

09/10/2012

La chambre de Schrödinger

Un court-métrage de Stéphane Drouot, volet gauche d'un triptyque quantique sur la raison d'être, assez angoissant et qui (se) pose autant de question que l'expérience de pensée du chat de Schrödinger. Expérience qui illustre la contre-intuitivité de la physique quantique où le chat n’est pas mort.











30/09/2012

Gloomy Monday of the Summer

Cet été Angelina (sur twitter: ), sur son blog (fermé depuis) Mes Petites fables, a donné l'opportunité à quelques-uns de ses amis manieurs de plumes de présenter une chanson... J'ai répondu à l'appel et c'est sur La Chaleur de Noir Désir que j'ai jeté mon dévolu et mes mots.



La chaleur de Noir Désir
Une de mes chanson préférée du groupe phare du rock français des années 90. Noir Dez c'est cet étrange mixture qui a si souvent réussi à Cantat et sa bande, l'énergie d'un désir chamanique du rock et la noirceur de textes empruntant à la tradition de la chanson française.

La chaleur est un morceau à la structure particulière, pas de couplet / refrain, une chanson qui ne tourne pas en boucle dans la tête encore et encore, une chanson qui traverse l'esprit en ligne droite comme une voiture lancée sur la route poussiéreuse d'un désert où prêche Lautréamont, croisant ça et là quelques squelettes blanchis de bêtes à cornes tapis sous le sable pour se protéger de la lumière aveuglante d'un soleil auquel seul le vol majestueux des  charognards fait de l'ombre...



L'intérieur de la voiture s'était transformé en four et le moleskine de ce vieux taxi mordait les cuisses de Maria comme l'aurait fait un gril. Sa robe était déchirée et maculée de sang. Elle pleurait. Ses cheveux noirs n'étaient que le champ d'une bataille, perdue ou gagnée elle n'aurait su le dire. Ça faisait des heures qu'elle roulait, qu'elle fuyait et fumait.
Tout avait pourtant bien commencé. Son petit copain était arrivé avec seulement une demi-heure de retard. Comme promis il avait le vieux taxi de son grand-père. Comme promis ils s'éclipsaient pour un week-end chamanique. Un week-end au pays du peyotl, le cactus magique des peuples du nord du Mexique. El viejo, le vieux Pedro les accompagnait. Il avait déjà fait le voyage, souvent. Il serait leur guide. Tous trois avaient avalé du bitume avant que leurs langues ne se chargent de poussière du désert. L'autoradio crachait tant qu'il pouvait des accords âpres comme la lave du Popocatepetl... En route pour la joie.
A un moment ils se sont arrêtés, Pedro avait dit qu'ils étaient arrivés. Ils avaient bu avant de partir trouver le cactus mystique, ou se laisser trouver par lui. Chacun marchait de son côté pour entendre l'esprit de la plante l'appeler. Avec le soir le vent s'était levé, chacun avait de quoi se payer un petit voyage au pays des couleurs criardes comme des néons malicieux. Pedro leur fit offrir de la poudre de peyotl à la terre-mère avant qu'à leur tour ils goûtent les cactées sacrés des huicholes. Maria vomit plusieurs fois tant l'amertume du lophophora était forte. Ils étaient excités, dansaient sur l'éruption sonore qui dégoulinaient en flots de couleurs de la voiture, dansaient sous la voûte étoilée. Comme la musique mourut d'un larsen aiguisé comme une lame, le trio s'enfonça dans un monde de gestes lents et décomposés, passés entre les lentilles d'un kaléidoscope hallucinant. Maria se voyait, prostrée sur le sable encore chaud du désert, roulée en boule sous la couverture froide de la nuit. Les visages de ses deux compagnons s'étiraient comme torturés par des remords immémoriaux. Les étoiles battaient comme le cœur de l'univers et chaque battement se propageait dans toutes les dimensions, comme des bulles de rage muette à travers la nuit éternelle des galaxies. Une de ces bulles allait exploser sous les coups répétés de la réalité.
Ils étaient en phase de descente lorsqu'ils entendirent un coup de feu retentir. Le soleil commençait à peine à réchauffer le sable. Maria avait soif mais ses bras, ses mains ne lui obéissaient que pesamment. Elle était aussi malhabile qu'un enfant découvrant la motricité. Le coup de feu déchira son âme. Pedro venait de s'effondrer devant les yeux de Maria. Une fleur rouge sang éclose sur le front. Elle sentit ses lèvres sèches se décoller, s'ouvrir avec lenteur sans que sa gorge ne se desserre. Un homme approchait, une ombre dans le soleil naissant, avec son chapeau de cow-boy. Maria vit son copain tenter de se lever et s'étaler encore incapable de porter son propre poids. L'homme était à quelques pas. Il s'arrêta. Il portait des santiags. Maria parvint à relever un peu la tête. Elle le vit mettre en joue son homme et l'abattre sans ciller. Elle ne pouvait toujours pas crier. L'homme se tourna vers elle, s’accroupit la regarda longuement. Il la retourna d'un coup de botte et la viola. Puis il recommença. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un café. Maria était allongée là, atone, juste derrière lui. Elle sentait monter depuis son ventre un cri. Mais sa voix n'était toujours pas là. Alors ce cri se propagea dans son bras. Depuis de longues minutes les yeux de Maria fixaient la machette de Pedro... « Elle se lève et prend son arme si blanche. C'est pour crever le corps de ce fils de pute si blanc... Pendant qu'il en est encore temps ! »



Mon Gloomy Monday a été publié le 13 août sur le blog d'Angelina, puis repris sur le site de Bakchich où elle sévit également.