"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

05/07/2020

Onfray mieux de le faire taire

Michel Onfray - philosophe comme BHL et aussi libertaire que Zemmour - après avoir été la coqueluche des médias commence, enfin, a voir son aura se ternir quelque peu, tant les tons noirs de son discours ont subtilement glissés du noir de l'anarchie au noir des chemises des milices mussoliniennes.
Les articles et dénonciations des délires souverainistes et racistes du nouveau "nouveau philosophe" que même les anciens "nouveaux philosophes" récusent, se multiplient... et c'est tant mieux! Il faut que le masque de ce tartufe tombe.

Voici donc quelques-uns de ces articles parus dernièrement dans la presse (et un plus ancien, sur la relation d'Onfray à Camus):
- https://legrandcontinent.eu/fr/2020/07/01/onfray-fin-de-partie/
- https://www.telerama.fr/television/eric-zemmour-et-michel-onfray-unis-pour-denoncer-lislamo-gaucho-narco-feminisme-des-verts-6662795.php
- https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/220620/salut-michel-lettre-onfray
- https://editionslibertalia.com/blog/Onfray-contre-les-libertaires




Je me permets également de republier un coup de gueule que j'avais écrits en 2013 suite à la parution d'un billet d'Onfray qui tentait de définir ce qu'est être libertaire et qui m'avait passablement horripilé. Ce texte avait disparu de la toile, la plateforme sur laquelle je l'avais alors partagé ayant fait long feu.


EGO ET ALTER-EGO D’UN LIBERTAIRE


Ce texte se veut une réponse, ou une manière d’ouvrir un débat, suite à la chronique mensuelle (août 2013) de Michel Onfray intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » dans lequel il donne sa définition « du » libertaire. A moins que ce n’ait été que le prétexte pour moi de mettre en mots mes pensées…
J’ai mis du temps avant de me décider à publier ce texte, mais les dernières prises de position du philosophe se revendiquant libertaire me pousse, bien des mois après, à le publier ici.
Vous trouverez le texte de Michel Onfray sur son site.
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« La liberté sans le socialisme c’est le privilège et l’injustice et le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité. »
Bakounine

Camarade*, j’ai bien lu ton billet intitulé « Heurs et malheurs du libertaire » et j’aimerais revenir dessus, parce que le sujet me tient à cœur, me définissant moi-même comme libertaire. Si je ne suis pas certain de toujours vivre en libertaire, je pense par contre en être un militant sincère. Et sur ce point je ne peux que rejoindre ton introduction : « Se dire libertaire est assez facile, tâcher de vivre en libertaire s’avère plus difficile. » Tu nous expliques ensuite que ce n’est pas tant de vivre en libertaire qui est difficile que le fait que vivre ainsi parmi celles et ceux qui ne sont pas libres, cela revenant à être le reflet de leur propre servitude.
Fichtre, ne saurait-il y avoir de liberté ailleurs que dans les cœurs purs des libertaire ? La liberté ne serait-elle pas plutôt une image, l’obscur objet d’un désir – et donc d’un agencement ainsi que le dirait Deleuze – autour duquel nous tournons sans cesse pour en saisir les milles facettes ? Chacun n’en dévoile-t-il pas un fragment lorsque, depuis sont point de vue, il cherche l’émancipation ?
La domination est partie intégrante des « jeux » à l’œuvre dans nos relations interpersonnelles : jeux de séduction, de défiance, d’apprentissage, de dépendance etc. qui sont les piments de la vie, ce qui fait que nous aimons, nous détestons, nous restons indifférents… Ce qui fait de la domination une oppression c’est de l’ériger en système, d’en constituer nos institutions à qui nous déléguons le pouvoir d’agir sur nos vies. Je ne pense pas qu’une société libertaire puisse être le fait des seuls libertaires. Mais si j’ai bien compris ce texte, « le » libertaire tel que tu le définis ne se soucie pas de « faire société », il veut vivre en libertaire dans la société dans laquelle il évolue… sans se soucier de l’agencement de la liberté de ses contemporains.
Et c’est là que nous en revenons à la première partie de ton introduction : vivre en libertaire ne serait pas si difficile. Dans la suite du texte tu nous donnes en quelque sorte les grandes lignes de cette « éthique pratique, ou pratique éthique », que rend difficile à vivre l’autre, celui qui n’est pas libre. Je passe rapidement sur les « manques », les non-dits de ta démonstration, puisqu’à aucun moment il n’est fait référence aux luttes des femmes par exemples, pas plus d’ailleurs qu’aux luttes des minorités… Pourtant, la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde est une idée qui me semble proche de la révolte libertaire. Sans oublier que tu passes sous silence l’un des fondement de la pensée anarchiste: l’anticapitalisme! Bref…


Tu commences avec un paragraphe assez obscure pour moi au sujet de vivre un maximum de liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément ». Jusque là je suis sans problème, reconnaissant ici la conception « classique » de la liberté, vue comme s’arrêtant là où commence celle de l’autre. Je comprends encore lorsque tu uses de la métaphore des châteaux de servitude, opposés à la chaumière libertaire. Encore que je ne sois pas certain de comprendre à quels termes ni à quel contrat tu fasses référence. Mais ensuite lorsque tu parles de la stigmatisation de « la cruauté ou l’égoïsme du libertaire » j’avoue ne pas très bien comprendre. La cruauté fait-elle référence aux attentats ou à ce qu’on a appelé « la propagande par le fait »? Peut-être les libertaires sont-ils cruels dans leurs dénonciations de tous les abus, pour ceux qui en sont les victimes plus ou moins volontaires ? (je crois comprendre que cette seconde option est la tienne, en référence aux reflets de la servitude des autres). Mais là encore, je ne pense pas que la Liberté soit l’apanage des libertaires.
Mais pour l’égoïsme, je ne vois pas. Dans mes activités militantes – depuis 1995 j’évolue dans les milieux libertaires d’ici et même d’ailleurs – il m’est arrivé en tant que libertaire d’être taxé de bien des maux mais l’égoïsme n’en a jamais été. Il faut dire que dans ma pratique militante, la solidarité est une arme, l’égoïsme un suicide! Mais c’est vrai que je suis libertaire tendance « béru », ou anarcho-punk, comme certains marxiste sont de tendance Groucho. Les feuilles de l’arbre de ma généalogie politique porteront, lorsqu’on les ramassera à la pelle, plus de noms d’artistes, de poètes, de troubadours et des milliers d’anonymes qui ont vécu jusqu’au bout leur engagement que de philosophes et de théoriciens… L’anarchie est née chez moi dans la pratique du DIY (Do It Yourself), même si elle s’est ensuite bien sûr nourrie des écrits de nos illustres prédécesseurs, Bakounie, Proudhon, Kropotkine… Même si souvent ce sont leurs écrits sur d’autres thèmes qui m’ont marqué, plus que leur pensées directement politique. Mais surtout j’ai puisé dans les expériences révolutionnaires d’esprit libertaires : la commune, la révolte de Krondstadt, la Makhnovtchina, l’Espagne de 36, mai 68, l’insurrection zapatiste et toutes les résistances créatrices d’autres possibles : squats, ZAD, TAZ de toutes sortes.
Je sais que dans chacune de ces luttes les libertaires étaient présents et que dans chacune de ces luttes, d’autres aussi étaient présents. Parce que lorsqu’on se confronte au réel, nos propres divergences – entre synthésistes et plate-formistes, anarcho-communistes et fédéralistes-libertaires, anarchistes individualistes et collectivistes, autonomes et organisés – s’estompent, ou plutôt convergent. Et même avec les courants d’autres familles politiques, le faire permet souvent de dépasser le prêt-à-penser. Mais à aucun moment dans ma vie je n’ai eu l’impression qu’il était facile de « se construire liberté »… surtout quand on pense que la liberté des autres, loin de limiter la nôtre, l’étend encore, comme dans la conception bakouninienne du terme, dans un monde où la liberté « est la chose la moins bien partagée » comme tu le fais justement remarquer. Surtout quand les institutions de la société capitaliste nous élèvent en batterie pour faire de nous de la chair-à-pognon, et que la liberté est alors d’abord révolte. Et se révolter, me semble-t-il, n’a rien de facile.


Tu évoques ensuite l’athéisme. Oui, le combat libertaire se livre aussi contre l’emprise des religions et ce combat attire en effet bien des inimitiés de la part de celles et ceux qui tirent profit du pouvoir religieux et de certains croyants fanatisés. Et comme tu le dis : « On peut préférer la liberté à n’importe quel dieu sans insulter ceux qui croient à leurs divinités. »
En effet, il est même souhaitable de ne pas insulter les croyants, même au nom de la raison. Parce que l’insulte n’est jamais l’arme de la raison, mais plus sûrement de la déraison. Mais il doit être possible également de critiquer les religions sans que cela soit pris comme une insulte. Pour cela, le mieux est peut-être de ne pas tomber dans un catéchisme athée.
De plus, lorsque le climat est à la stigmatisation des croyants d’une religion – comme le sont en ce moment les musulmans ou comme le furent les juifs en d’autres temps – il n’est peut-être pas judicieux de hurler avec les loups. Mais si on le fait, encore faut-il savoir prendre ses distances très clairement d’avec la meute, en s’en prenant non aux croyants mais aux croyances, aux Églises établies bien plus qu’à celles et ceux qui y prient. Parfois, quand ce qu’on a à dire, même si on a le droit de le dire, n’est pas plus pertinent qu’un silence, il vaut mieux se taire.
Alors non, il n’est pas facile de vivre en athée, sans réciter son catéchisme ou faire du prosélytisme… et pas seulement à cause du regard de l’autre, des croyants, mais aussi parce qu’être athée c’est traquer en soi les réflexes de la ritualisation, de la superstition. Le fait de se préparer pour un événement ou de se mettre en condition pour écrire, par exemple. Ces moments où la raison fait place à la pensée magique, quand la raison nous laisse seul face à une situation inédite ou qu’au contraire elle nous abandonne à un état qui s’apparente à la transe recherchée. Lutter contre les croyances c’est aussi lutter contre nos propres facilités… ce qui doit aider à comprendre que l’autre peut lui aussi lutter contre ses propres « démons », ses propres dieux. Alors il me semble qu’il est loin d’être facile de vivre en remettant en cause nos croyances, ces petits rituels que nous nous constituons comme autant de raccourcis dans nos raisonnements.


 Tu abordes ensuite le terrain politique. Si je ne me soucie guère en effet « de droite et de gauche » – encore que, et bien que je lui préfère l’opposition entre émancipation et réaction – ce n’est pas tant par soucie de la justice ou de la vérité que par ma méfiance vis à vis de la politique politicienne. Je doute de la pertinence de l’organisation politique de la société autour de partis basés sur une idéologie.
Il y a peu j’ai regardé le web-documentaire sur le NPA et j’ai été choqué par un échange entre une militante et un maire auprès de qui elle cherchait un parrainage pour la présidentielle. Pendant la discussion le maire en question expliquait qu’il ne voulait parrainer personne car dans les petits villages comme le sien « on ne fait pas de politique ». On ne fait pas de politique ? La politique se résumerait à choisir son parti ? Je ne le pense pas ! Le fait politique n’est pas cette politique politicienne mais bien s’occuper de la « chose publique ». Or, il s’agit bien pour les élus de terrain, dans notre démocratie représentative, de gérer – chacun à son niveau – la chose publique et le vivre ensemble.
En tant que libertaire, je suis pour une démocratie directe. Je pense que ce qui concerne la chose publique doit être débattue directement par les gens. Que le peuple reprenne ses affaires en main. Toutefois on ne peut faire abstraction du poids de la structure politicienne dans nos représentations politique, ni du découpage droite-gauche, à moins de dédaigner la réalité et de ne vivre que dans le monde des idées. Ce qui a été de l’ordre de l’idéologie s’est déposé au fil du temps aussi dans nos comportements et nos actions. Il est donc difficile de balayer d’un revers de main l’histoire de la lutte pour l’émancipation et la justice sociale, ce que tu reconnais, timidement, toi-même quand tu écris: « la droite a moins souvent fait que la gauche pour la justice sociale ».
Venons-en à cette phrase : « La droite le récuse parce qu’il est de gauche ; la gauche le refuse parce qu’on le classe à droite quand il affirme préférer une vérité de droite à une erreur de gauche. » Intéressons-nous à la seconde partie de la sentence. Selon toi, les libertaires doivent préférer une vérité de droite à une erreur de gauche.
Déjà, je trouve étrange d’opposer vérité et erreur. Ça donne un drôle de sens à « vérité ». Alors que j’entends par « vérité » tout ce qui est vrai, lorsque le mot est opposé à mensonge ; lorsqu’il est opposé à erreur je comprends « vérité », comme unique bonne réponse, ce qui est juste, correcte. Un peu comme lorsqu’à l’école les profs parlent de fautes (lexique de la morale, la religion) dans un devoir de maths ou une dictée, alors que ce ne sont là que des erreurs…
Quant à moi je préfère une erreur de gauche à une « vérité » de droite parce qu’on apprend de nos erreurs. Par contre je pense qu’une vérité ne peut être ni de droite ni de gauche, qu’une vérité de droite n’est qu’une vérité vue depuis un point de vue de droite. Et puis que peut-on apprendre d’une vérité ? Une vérité est un fait établi. On apprend de ce qui nous a mené à établir cette vérité, des erreurs qui nous ont fait trébucher sur le chemin de cette vérité. En ce sens non plus je n’ai pas l’impression qu’il soit facile de fouler en libertaire le terrain politique…

Dans le dernier paragraphe, tu mets en garde contre toutes les tribus « construites sur la classe sociale, le sol natal, le sang du lignage, la caste institutionnelle, la secte religieuse, l’appartenance politique sur le papier, la préférence sexuelle, l’esprit de corps, la profession… ». J’approuve car ce que j’apprécie dans le courant de pensée libertaire, c’est justement qu’il existe une pensée individualiste. Un réflexe d’être humain attaché à rien de plus grand que lui-même… Réflexe précieux dès lors que la puissance collective créée devient oppression pour celles et ceux qui la constituent. Si le collectif peut décupler l’intelligence, il peut aussi n’être que la caisse de résonance de nos plus vils instincts. C’est ce qui fait que les libertaires, les anarchistes, se sont élevés contre le fascisme et contre le totalitarisme rouge. Je pense là en particulier aux révoltés de Krondtstadt, à la makhnovtchina et aux révolutionnaires espagnols qui ont eut à lutter à la fois contre les rouges et les blancs.
Tu listes ensuite quelques vieilles branches (dans le sens amical, genre « hé, salut vieille branche ! ») de l’arbre généalogique « du » libertaire. Liste qu’il est difficile de renier vu le prestige des noms, même si il n’est pas ici question pour moi de prétendre suivre chacun de ces auteurs dans toute la complexité de leurs pensées. De plus je dois bien avouer ma totale ignorance d’Aristippe (certainement un oubli dans ma culture, mais il y en a tant) que ton texte aura eu le mérite de me faire rencontrer.
Ne pas faire partie de tribus, « repliées sur elle-même, élitistes et électives, actives en promotion du même et en éviction du dissemblable, intrigantes et utiles à leur propre promotion ». Mais quel cercle social ou réseau ne correspond pas, plus ou moins, à cette définition ? Vouloir s’abstraire du monde ne correspond-il pas aussi à cette définition ? Plus replié sur soi-même dans sa tribu ou en retrait du monde ? Plus élitiste en restant entre personnes qui partagent un point commun ou en ne partageant rien avec le monde ? Est-ce plus électif de former une association, ou d’estimer qu’il ne peut y avoir d’élu digne de soi ? Je ne pose même pas la question concernant l’éviction du dissemblable poussé à l’extrême dans la vie solitaire (dans ton texte il est écrit « la vie SOLAIRE du libertaire », j’y ai lu, mais peut-être ne suis-je pas assez poétique, « la vie solitaire », dis-moi si je me trompe). Le prosélytisme, faire sa promotion, ne peut-il être le fait d’un individu isolé ? N’est-il qu’un effet de groupe ? Pour moi c’est l’appartenance à diverses tribus – du groupe d’un atelier d’écriture à une tribu culturel comme le punk, ou être membre d’une SCOOP ou d’une association quelconque -, la multiplication des points de vue sur le monde qu’elles offrent, qui est porteur de richesses et parfois de déceptions ou de luttes.
Alors c’est vrai, nous devons nous méfier de cet entre-soi si confortable, cet entre-soi bâtisseur de liens qui se renforcent et dont l’élasticité des débuts fait place à la rigidité des habitudes et qui parfois finissent en temples à défendre face aux « pas comme nous ». Car, tout comme la myéline renforce certains chemins à travers nos neurones pour fluidifier des réponses maintes fois éprouvées, les liens d’un groupes peuvent amener à ces raccourcis de la pensées, à ce confort intellectuel, à nos certitudes élevées sur nos vieux doutes. Et il sera d’autant plus difficile de sortir de nos schémas pour inventer d’autres réponses, que notre environnement nous replongera dans le même substrat… dans la société telle qu’elle est.
Peut-on être quelqu’un sans les autres ? Certainement! Pourrait-il en être autrement? Mais l’oiseau qui vole libre dans l’azur du ciel doit-il envier la vie de l’oiseau en cage, cette cage aux barreaux de solitude qui le protège des autres ? Bien sûr, l’oiseau en entrant dans la cage ne perd pas toute personnalité, il devient autre… autre que celui qu’il serait devenu en volant entre les nuages. Est-il plus lui-même dans la solitude de sa cage ou soumis à l’influence de ces semblables et dissemblables ? Sartre et son « l’enfer c’est les autres » me semble convenir, paradoxalement pour le camusien que tu dis être, à ce que tu développes dans ton texte. Huis clos m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai étudié à l’adolescence et aujourd’hui encore une partie de moi le trouve pertinent. Mais j’y ajouterais « L’enfer c’est aussi Je » puisque comme l’a si bien dit Rimbaud « Je est un autre ». Une fois encore, je pense qu’il est dur de vivre en libertaire, sans que les autres ne soient les seuls à paver l’enfer de leurs bonnes intentions.



Si les libertaires doivent savoir prendre de la hauteur, ils doivent aussi se garder de devenir hautains pour autant. Car si prendre de la hauteur permet d’élargir le champ visuel, ça ne doit pas faire oublier que ce qu’on a vu depuis les hauteurs doit être rapporté, partagé « en-bas et à gauche » comme disent les zapatistes.
Je ne l’ai compris qu’il y a peu, l’importance de ces deux termes. Mais ça a fini par me sauter aux yeux. Pourtant, il y avait eut les communiqués sur la géographie et le calendrier zapatistes. Et cette façon de se situer « en-bas et à gauche ». Car se repérer sur un plan nécessite au minimum deux axes. Or tout notre spectre politique ne se base que sur une abscisse, allant de droite à gauche – à mois que ce ne soit l’inverse – en passant par le centre, sans oublier les extrêmes. C’est ici le règne de l’idéologie, de l’organisation théorique. Mais il y l’ordonnée, celle qui va de bas en haut, ou inversement, le terrain de l’organisation pratique, le règne du concret.
En-bas donc, à la base de la pyramide, pas avec l’élite d’en-haut. Certainement parce que ce sont celles et ceux de la base qui supportent le plus grand poids des injustices de nos sociétés. Mais plus encore parce que cette base symbolise l’horizontalité, la coopération (autre mécanisme de la sélection naturelle, que Kropotkine a opposé en son temps à la concurrence darwinienne), face à la verticalité et la division en strates sociales.
Il me semble que ces deux axes sont indispensables pour se situer et analyser les phénomènes politiques. Prenons l’exemple de la mort de Clément Méric. Pierres Carles et Brice Couturier se sont essayé à une analyse classiste des faits… et ils n’ont réussi qu’à faire gerber celles et ceux pour qui – comme moi – le combat antifasciste est indissociable de leur engagement pour un monde plus juste. Parce que si l’analyse classiste, sur l’ordonnée haut/bas, est pertinente bien souvent pour comprendre la société, elle se trouve incapable de donner sens à ce genre d’événement car elle est purement matérialiste et rejette toute possibilité d’interaction idéologique. De même, analyser le fascisme avec le seul filtre idéologique droite/gauche n’aide pas à comprendre le phénomène de l’actuelle montée en puissance de l’extrême-droite. Mais dès lors que l’on se place en-bas – donc dans un rapport de classe matérialiste – et à la fois à gauche – qui marque le rapport idéologique – on récupère une vision stéréoscopique sur la société.


Pour conclure, peut-être est-il aisé de vivre sa liberté sans que « ce projet existentiel coûte à autrui en désagrément » lorsque cette liberté s’envole dans les éthers de la théorie. Certainement que dans ce monde des idées, il n’est pas difficile d’être un athée se riant de la superstition des croyants. Sûrement est-il aisé de vivre sans tribu, ni groupe plus ou moins repliés sur lui-même lorsqu’à l’être solidaire on préfère l’être solitaire.
Comme tu l’a fait remarqué, l’égoïste est souvent « celui qui ne pense pas assez à nous », mais il est aussi, ne l’oublions pas, celui qui pense surtout à lui. Comme l’utilisation du « je » lorsqu’on s’exprime peut revêtir deux réalités : comme mise en avant de son propre égo – « moi je, moi je, moi je »; et le « je » comme le refus de généraliser, de parler pour l’autre, dans le sens deleuzien « parler à la place de l’autre »… plutôt qu’en s’adressant à l’autre, dans une reconnaissance de l’alter-ego. Et finalement, comme l’a écrit Oscar Wilde, « l’égoïsme n’est pas vivre comme on le désire, mais demander aux autres de vivre comme on veut qu’ils vivent ».
Quant aux heurs et malheurs du titre de ta chronique, ils sont bien moins à porter au (dis)crédit des « autres » que du système d’exploitation de notre société. Oh bien sûr, les heurs et malheurs de ma propre vie militante ont souvent revêtu l’uniforme de l’ordre du pouvoir. Oui, le système lui-même ne fonctionne que parce que des individus tirent des ficelles, poussent des manettes, appuient sur des boutons. Les visages de la pression et de la répression peuvent être remplacés et le système lui-même peut évoluer. La lutte pour l’émancipation ne peut porter, à mon sens, que sur le système, l’organisation de la société et l’éducation qu’elle promeut. Que moi, en tant qu’être humain, je tente de faire évoluer ma conscience, et que cette évolution m’aide dans l’analyse du monde matériel est mon choix. Un choix que je ne peux imposer aux autres, justement parce que je me méfie des tribus qui cherche le semblable et rejette le dissemblable.
Nous évoluons dans cet équilibre dynamique entre solitude et solidarité, entre théorie et pratique. Une dualité qui, il me semble, fait défaut à ton texte et à la pensée que tu y déploies… comme dans ton utilisation du terme « Le libertaire » – comme une abstraction hors-vie, une fleur poussant hors-sols – auquel je préfère le pluriel: les libertaires!
Et comme le disent les zapatistes: « tout pour tous, rien pour nous » !


* N’étant pas de ceux qui délivrent les diplômes de bon libertaire, je te fais ici crédit de ta volonté de te rattacher à ce mouvement de pensée, quelque puisse être mes propres réserves sur ce fait.

Petit supplément, une vidéo qui présente le différend qui opposa Darwin et Kropotkine, entre compétition et coopération:



11/04/2020

La légende de Coyolxauhqui


La légende de Coyolxauhqui ou la naissance de la lune aztèque

Les mexicas1 étaient de grands observateurs du ciel ; ils avaient créé de nombreuses légendes pour expliquer les mouvements des astres. La lune, ils l’appelaient Coyolxauhqui, ce qui signifie en náhuatl : celle qui est ornée de clochettes, coyolli, clochette ; xauhqui, qui orne.
D’après le mythe mexica, chaque nuit la lune livrait bataille à son frère Huitzilopochtli (le soleil), qui étaient les enfants de Coatlicue, déesse mère de la terre et régente des Quatre cent méridionaux2, leurs frères, les étoiles du sud.
La légende de Coyolxauhqui et de son démembrement par Huitzilopochtli est l’explication du phénomène des phases de la lune, qui meurt afin de laisser naître le Soleil.


Traduction du SerpentⒶPlumes, d'après le livre Coyolxauhqui, texte Margo Glantz, Un, Dos, Tres por Mi / Ediciones, 2008




Cela fait bien des années, vivait sur la colline de Coatepec, une femme appelée Coatlicue. C’était une déesse, mais en ce temps-là même les déesses se dédiaient à des choses simples : Coatlicue balayait.

Un jour, alors qu’elle passait le balai, tomba du toit un plumage, semblable à un petit poussin, comme une boule de plumes fines. Coatlicue regarda partout pour découvrir d’où venait ce duvet si doux, mais elle ne vit rien et elle le glissa sous son vêtement.
Voilà ce que fit Coatlicue, là-bas sur la colline de Coatepec, la montagne du serpent.
Puis elle oublia et alla chercher ses enfants.
Elle en avait quatre cent ! Ils s’appelaient les quatre cent méridionaux. Elle avait également une fille qui s’appelait Coyolxauhqui, et cette fille portait sur les joues quelques ornements d’or qui tintaient comme des clochettes.
Peu après, Coatlicue se rendit compte qu’elle attendait un enfant et elle ne comprenait pas ce qui se passait, ni d’où venait cet enfant ; ses frères qui ne comprenait pas non plus, avisèrent Coyolxauhqui qui devint folle de jalousie car elle n’aimait pas l’idée d’avoir un autre frère.

Coyolxauhqui leur dit :
- Voyez frères, notre mère va avoir un autre fils, nous aurons un autre frère et moi, ça me met très en colère.
- Tu as raison sœur, nous aussi sommes furieux.
Et il est vrai qu’ils l’étaient, tant, que leurs yeux projetaient comme des étincelles.
Vous imaginez comment flamboieraient 800 étincelles ? Et bien c’est ainsi que flamboyaient les yeux des quatre cent méridionaux, tels des étoiles.
Immédiatement, les méridionaux se réunirent pour se mettre d’accord et ils décidèrent de châtier leur mère car il leur semblait que c’était mal qu’elle leur donne un autre frère et, par dessus tout, il leur semblait terrible de ne pas savoir qui était le père.
Et vous savez qui était le père ?
Et bien, rien de moins que le fin plumage qui tomba dans le ventre de Coatlicue.
Et ce n’était qu’une plume, mais de celle-ci allait naître le puissant Huitzilpochtli, tellement puissant et tellement parfait que depuis le ventre de sa mère il savait tout ce qui se passait sur la terre et aussi, bien sûr, ce que planifiaient ses frères contre elle.

Les quatre cent méridionaux s’habillèrent pour la guerre, ils coiffèrent leurs cheveux et ils les tressèrent et les enroulèrent et ils furent prêts pour punir leur mère et cela rendait Coyolxauhqui très heureuse.
Coatlicue était triste et préoccupée, mais depuis son ventre elle entendit la voix de son fils qui lui disait :
- Ne crains rien, mère, je sais ce que j’ai à faire.
Et Coatlicue se tranquillisa.
Les quatre cent méridionaux exaltaient leur pouvoir et ils s’admiraient dans les étangs pour voir si leurs vêtements étaient élégants et terribles, pour voir s’ils paraissaient des dieux puissants apprêtés pour la guerre, tels des capitaines bien vêtus, avec leurs chevelures parfaites et tressées.

Cuahuitlihcac était l’un des frères et ses paroles n’étaient pas sincères et il allait dire ce que disaient les quatre cent méridionaux à Huitzilpochtli qui l’entendait de l’intérieur du ventre de sa mère. Il entendait la voix de son unique frère fidèle et il répondit :
- Fais attention mon frère, sois vigilent et informe-moi de ce que disent mes frères. Surveille en particulier Coyolxauhqui, car c’est elle qui est la plus en colère, c’est elle qui est toujours jalouse. Mais ne t’inquiète pas, frère, je sais ce que j’ai à faire.
Et enfin, les quatre cent méridionaux se décidèrent à marcher contre leur mère et ils se mirent en marche jusqu’à la colline de Coatepec. En tête, les guidant, allait Coyolxauhqui. C’était la nuit et tous resplendissaient.

Ils paraissaient très forts, bien vêtus, prêts pour la guerre ; ils portaient leurs vêtements de papier, leurs ornements, leurs orties, leurs franges de papiers peints de bleu sombre, tel un ciel de nuit, leurs grelots attachés aux mollets, ces grelots qu’on appelle oyohualli.
Ils allaient ainsi vêtus, et les plus idiots ne se rendaient pas compte que les clochettes informaient de l’endroit d’où ils venaient. Leur frère Cuahuitlihcac savait maintenant qu’il lui fallait prévenir son frère Huitzilpochtli, qui l’entendait depuis le ventre de sa mère.
Les méridionaux marchaient en ordre, en rangs, tels des guerriers, en escouades parfaites, avec leurs flèches de pointes barbues. Et devant allait Coyolxauhqui.

Mais Cuahuitlihcac monta sur la montagne et dit à Huitzilpochtli :
- Ça y est, mes frères arrivent. Fais attention.
Huitzilpochtli lui répondit :
- Surveille-les, dis-moi d’où ils viennent.
Cuahuitlihcac répondit :
Tu n’entends pas les grelots ? Ils viennent de Tzompatitlan.
Et Huitzilpochtli dit une nouvelle fois :
- Par où viennent-ils ?

Alors Cuahuitlihcac lui dit :
- Tu n’entends toujours pas les grelots ? Ils arrivent par le flanc de la montagne.
Et une nouvelle fois Huitzilpochtli lui dit :
- Surveille bien par où ils passent.
Et Cuahuitlihcac répéta :
- Tu n’entends toujours pas les grelots ? Ils arrivent, ils sont dans la côte de la montagne.
- Tu en es sûr ?, demanda Huitzilpochtli.
- Oui, répondit son frère. N’entends-tu pas les clochettes ? Là, ils sont arrivés au sommet.



C’est alors que naquit Huitzilpochtli.

Il revêtit ses parures, son bouclier de plumes d’aigle, ses fléchettes et son lance-fléchettes bleu turquoise. Et alors, il commença à se peindre la face au son des clochettes, au son du bruit des pieds de ses frères qui arrivaient sur la montagne. Et il peignit sur son visage des rayures diagonales avec cette peinture qu’on appelle peinture d’enfants car elle est comme le bleu du ciel au matin, et sur sa tête il mit de fines plumes.
Vous vous souvenez qu’il est l’enfant d’une plume ?
Comme un petit poussin ? Comme une petite boule toute douce, blanche comme la neige des volcans ? Il portait également des sandales couvertes de plumes et ses deux jambes et ses deux bras étaient peints en bleu clair.
Et l’un de ses serviteurs, qui s’appelait Tochancalqui mit le feu au serpent fait de flambeaux, celui qui était au service de Huitzilpochtli, celui qui s’appelait Xiuhcoatl.

Et à l’aide de ce serpent, à l’aide de Xiuhcoatl, il blessa Coyolxauhqui et la jeta à flanc de colline et elle resta là, dépecée sur la colline de Coatepec. Et sa tête roula jusqu’en-bas et de toute part tombaient ses jambes, ses pieds chaussés de sandales, ses mains, son corps.

Huitzilpochtli se leva et pourchassa ses frères, il les poursuivit, il les sépara, il les fit descendre du sommet de la colline de Coatepec, la montagne du serpent.
Et lorsqu’il les poursuivait jusqu’en-bas, jusqu’au pied de la montagne, les méridionaux courraient et le bruit de leurs grelots réjouissait l’air et eux, continuaient à courir comme des lapins blancs avec leurs cheveux défaits, et ils faisaient des tours de colline. Et ils ne pouvaient rien contre lui, en vain ils se retournaient au son de leurs grelots et leurs boucliers étaient frappés et ils ne pouvaient rien contre lui, seul le vent sifflait de contentement au son des clochettes.
Ils ne purent se défendre, ils ne purent rien faire et ils prièrent leur frère :
Assez !

Mais Huitzilpochtli ne se contenta pas de les harceler ; ils leur ôta leurs vêtements, leurs parures et et il se les mit et il s’en orna, il se les appropria, il les fit siens.
Et puis il jeta ses frères au ciel, là où ils brillent toutes les nuits comme des étoiles au milieu de l’azur sombre et parfois on peut entendre le son des clochettes, ce sont celles que Coyolxauhqui portent aux mollets, qui dorénavant est, elle aussi, là-haut dans le ciel et brille chaque nuit, car elle est la Lune.

Huitzilpochtli se lève chaque jour de la colline de Coatepec, d’où on le voit briller, car il est le Soleil.



1Terme utilisé par les Mésoaméricains pour désigner les habitants de Mexico-Tenochtitlan et de Mexico-Tlatelolco, en français on le traduit généralement par aztèque.
2Centzon Huitznáhuac en nahuatl « les quatre cent de près des épines », soit symboliquement, « les innombrables du sud ». Ils sont, dans la mythologie aztèque, les dieux des étoiles du sud.

18/03/2020

Covid-19: Communiqué de l'EZLN


Traduction du Serpent@Plumes du communiqué de l'EZLN, publié le 16 mars sur le site de liaison zapatiste: ici.



COMMUNIQUÉ DU COMITÉ CLANDESTIN RÉVOLUTIONNAIRE INDIGÈNE – COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE
MEXIQUE.
16 MARS 2020.
AU PEUPLE DU MEXIQUE :
AUX PEUPLES DU MONDE :
AU CONGRÈS NATIONAL INDIGÈNE – CONSEIL INDIGÈNE DE GOUVERNEMENT :
À LA SEXTA NATIONALE ET INTERNATIONALE :
AUX RÉSEAUX DE RÉSISTANCE ET DE RÉBELLION :



SŒURS, FRÈRES ET SRÈRES:
COMPAGNONS, COMPAGNES, COMPAGNONNES*:
NOUS VOUS INFORMONS QUE :
Considérant la menace réelle, prouvée scientifiquement, pour la vie humaine que représente la propagation du COVID-19, également connu comme « coronavirus ».
Considérant l’irresponsabilité frivole et le manque de sérieux des mauvais gouvernements et de la classe politique dans son ensemble, qui utilisent un problème humanitaire pour s’attaquer mutuellement, au lieu de prendre les mesures nécessaires pour affronter ce péril qui menace la vie sans distinction de nationalité, de sexe, de race, de langue, de croyance religieuse, militance politique, condition sociale et histoire.
Considérant le manque d’une information vraie et opportune sur la portée et la gravité de la contagion, ainsi que l’absence d’un véritable plan pour affronter la menace.
Considérant l’engagement zapatiste dans notre lutte pour la vie.

Nous avons décidé :
Premièrement. - Décréter l’alerte rouge dans nos villages, communautés et quartiers, et dans toutes les instances organisationnelles zapatistes.
Deuxièmement. - Recommander aux Conseils de Bons Gouvernement et municipalités autonomes rebelles et zapatistes, la fermeture totale des Caracoles et des Centres de Résistance et de Révolte, de manière immédiate.
Troisièmement. - Recommander aux bases de soutien et à toute la structure organisationnelle de suivre une série de recommandations et de mesures d’hygiène extraordinaires qui leur sera transmise dans les communautés, villages et quartiers zapatistes.
Quatrièmement. - Face à l’absence des mauvais gouvernements, exhorter toutes, tous et toustes, au Mexique et dans le monde, à prendre les mesures sanitaires nécessaires qui, sur des bases scientifiques, permettent de nous sortir, et en vie, de cette pandémie.
Cinquièmement. - Nous appelons à ne pas laisser tomber la lutte contre la violence féminicide, à continuer la lutte en défense du territoire et de la terre-mère, à maintenir la lutte pour les disparu.e.s, les assassiné.e.s et emprisonné.e.s, et à lever bien haut le drapeau de la lutte pour l’humanité.
Sixièmement. - Nous appelons à ne pas perdre le contact humain, mais à changer temporairement nos manières de nous savoirs compagnes, compagnons, compagnonnes, sœurs, frères, frœurs.
La parole et l’écoute, avec le cœur, ont de nombreuses voies, bien des manières, beaucoup de calendriers et beaucoup de géographies pour se rencontrer. Et cette lutte pour la vie peut-être l’une d’entre-elles.
C’est tout.

DEPUIS LES MONTAGNES DU SUD-EST MEXICAIN.
Pour le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène – Commandement Général de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
Sous-Commandant Insurgé Moisés.
Mexique, mars 2020.

* compagnonne est un mot vieilli, peu utilisé, auquel on préfère en général le mot "compagne". Compagnonne renvoie également à l'idée d'une femme avec des manières masculines... finalement une personne qui brouille les genres. C'est pourquoi j'ai décidé de l'utiliser en traduction du néologisme zapatiste "compañeroas"

31/12/2019

Révolte sociale, le Chili en première ligne


Première ligne,

les héros anonymes de la résistance au Chili

 

Depuis le 18 octobre, le Chili connaît le mouvement social le plus important depuis la fin du règne de Pinochet. C’est l’augmentation du prix du ticket de métro qui a mis le feu aux poudres. Le président Piñera a retiré sa mesure, mais la fronde n’a fait que s’amplifier, nourrie par l’accroissement des inégalités sociales et une démocratie toujours et encore confisquée par une classe politique ne représentant qu’elle-même. La répression est féroce, des centaines de manifestants ont été énucléés par les LBD et près de 40 personnes sont mortes. Pourtant les manifestations et émeutes se poursuivent et ont vu apparaître de nouveaux héros et héroïnes, celles et ceux qui forment la « première ligne ».

 

source: https://desinformemonos.org/primera-linea-los-heroes-anonimos-de-la-resistencia-en-chile/

Photos, Gerardo Magallón / texte, Gloria Muñoz Ramírez / traduction du Serpent@Plumes

 



Santiago du Chili. La première ligne des manifestations dans la capitale chilienne est devenue l’emblème des mobilisations. Envers et contre tout, ce sont les héros et héroïnes de la protestation qui la forment. Dans les médias, ils sont appelés vandales, clochards, délinquants. Dans les manifestations, ils sont applaudis, acclamés, presque hissés sur les épaules. Ils existent.
Ils sont des centaines d’hommes et de femmes, jeunes dans leur majorité, à, chaque jour, affronter les carabiniers. Ils se regroupent autour des points stratégiques afin d’empêcher les gaz lacrymogènes, les tirs de munitions et les jets d’eau avec des produits chimiques, d’arriver jusqu’à la mobilisation pacifique. Ce sont les gardiens et gardiennes des dizaines de milliers de personnes qui depuis plus de 40 jours protestent dans les rues contre un système qui les exclue.


Le coin de Ramón Corvalán et de la rue Carabineros de Chile est l’un des camps de l’inégale bataille. Des pierres contre des blindés, de ceux qui tirent des munitions ayant rendu borgnes plus de 200 personnes, ou des bombes lacrymogènes ou les véhicules appelés canons à eau qui envoient des jets d’eau avec des agents chimiques, qui lacèrent, laissant la peau brûlante pendant des jours. Le Chili est expert dans ce genre de bassesses.
Les nuits sont un bouillonnement. D’un côté des groupes de jeunes cassent le bitume à la masse afin de ravitailler en pierres la première ligne. Des files de garçons avec des sacs de béton traversent les rues et les laissent à celles et ceux qui résistent aux attaques frontales des carabiniers. « Merci, frères », entend-on depuis les échauffourées et la fumée. Car oui, la première bataille remportée le fut contre l’individualisme et l’ego, ici tout est collectif.


Des dizaines, des centaines de personnes attendent les manifestants qui courent avec les yeux en larmes. « Eau avec du bicarbonate ! Eau avec du bicarbonate ! », crient-ils. Et les autres s’approchent pour qu’ils leur aspergent le visage, leur disent quelques mots de réconfort, les secourent. Pour chaque personne blessée, ils sont quatre ou cinq à s’approcher immédiatement. C’est un jaillissement.
La première ligne continue. Alors que le ciel s’obscurcit, des manifestants se regroupent face au canons à eau et aux blindés et les gênent avec la lumière verte des rayons laser sur les pare-brises. Le son et lumière inonde la rue. Le canon à eau recule. Les jeunes crient de joie.
Très vite l’infanterie carabinière, à pied, se déploie. Abritée dans les véhicules, elle reçoit l’ordre d’attaquer et ils courent après les jeunes et tous ceux qu’ils croisent sur leur passage. Ils frappent et donnent des coups de pieds à tous ceux qui s’interposent, ils en arrêtent quelques-uns et leurs compagnons essayent de les secourir dans une bataille au corps à corps. Parfois ils y parviennent. D’autres, le garçon ou la fille va grossir les files dans les commissariats. On parle maintenant de plus de 17000 détenus en 40 jours de protestations.


Claudia Aranda, reporter et activiste à temps complet, arrive en première ligne. Au cours de notre rencontre, elle reçoit par whatsapp l’échographie de son prochain petit-fils. Elle est heureuse. Il y a 40 jours elle a tout quitté et est partie vivre dans un squat pour se rendre disponible tout le temps. « La tante de l’eau », l’appellent ses milliers de nouveaux neveux des rues. « Hydratez-vous, canaille ! », leur crie-t-elle avec son bidon de cinq litres à la main. Dans son sac elle transporte son laser pour les moments où il faut désorienter les carabiniers, et son carnet et appareil photo, pour ses chroniques.
À l’autre coin de la scène, des groupes de jeunes tentent de faire tomber un feu de signalisation. Avec une corde ils le tirent pour le faire tomber au sol et faire du poteau une barricade. Des dizaines de coins de rues n’ont plus aujourd’hui de feux, c’est pour cela qu’un autre groupe de volontaires régule le trafic, recevant pour paiement le son des klaxons des automobilistes qui, de la même manière leur offrent une bouteille d’eau ou quelque chose à manger. 


Des dizaines de médecins, infirmiers et psychologues couvrent les points de santé. Ils arrivent ici dès la fin de longues journées de travail dans les hôpitaux publics et prives, et pendant des heures ils s’occupent des blessés de la révolte. On dirait, disent-ils, que chaque fois ils mettent des agents chimiques plus agressifs dans l’eau que lancent les carabiniers. Ces derniers jours les gamins arrivent avec des brûlures sévères de la peau.
Une jeune qui travaille comme organisatrice d’événements est maintenant chargée de la logistique au centre de santé. Elle reçoit et classe les dons des gens : masques, analgésiques, bandages, sérum, et une infinité d’articles qui s’amoncellent sur le côté. La solidarité, pour l’instant, est plus grande que l’urgence.


Dans la première file, les jeunes se protègent avec des boucliers faits de plaques arrachées aux rideaux des magasins, avec des couvercles de tonneaux, avec ce qu’ils ont. Ce sont quelques gladiateurs. Il y a des hommes et des femmes « pompiers » dont la mission consiste à étouffer les bombes lacrymogènes avec des bonbonnes d’eau, de bicarbonate et de soude caustique. La pire partie est pour eux, leurs poumons se remplissent de toxines. Les applaudissements de leurs compagnons sont leur seul paiement pour chaque bombe désactivée.
Dans la manifestation personne n’a faim. Et moins encore en première ligne; des cuisines collectives s’organisent et distribuent la nourriture dans des charriots récupérés dans les supermarchés. On ne manque jamais de lentilles et de patates. Parfois des contingents de cyclistes arrivent avec de quoi aider, d’autres fois c’est eux qui ont besoin d’aide.


Que se passerait-il si cette première ligne n’existait pas ? Il y a quelques jours une marche organisée par les maîtresses de maternelle essayait d’arriver Place de la Dignité, connue auparavant comme Place d’Italie, le centre névralgique des mobilisations, et face à elles déboulait la police avec des lacrymogènes. La première ligne sert à ce qu’elles et beaucoup d’autres comme elles puissent accéder à la place et manifester pacifiquement.
Les frondes et baïonnettes improvisées sont les armes de la première ligne. Barricades de pierres, planches, pneus, tout ce qui peut servir à obstruer le passage des carabiniers, dont la mission est de temps en temps rompre cette ligne, traverser les barricades, ouvrir le passage et pourchasser les manifestants. Depuis plus de 40 jours la mécanique est claire. Ils brisent la ligne, les jeunes se font tirer dessus, ils se dispersent et puis reprennent leurs positions. Jusqu’à la prochaine attaque. Et ainsi de suite.
« Embuscade ! Embuscade ! », crient-ils lorsque arrivent des deux côtés les canons à eau. Il n’y a pas grand-chose de plus à faire que se baisser et se protéger avec les corps. Ils se préviennent aussi lorsque l’un d’entre-eux est sur le point de lancer un cocktail molotov. « Mèche ! Mèche ! », crient-ils pour que leurs compagnons ouvrent un espace. La bombe artisanale vole dans les airs et tombe près des carabiniers. La joie se diffuse, cela leur offre un temps pour se rapprocher des carabiniers et continuer le combat avec les pierres.


La bataille est organisée. Certains vont à l’affrontement, d’autres construisent des barricades, d’autres regroupe le matériel, certains amènent la nourriture et l’eau, et d’autres s’occupent des blessées. Tout cela pour que le reste de la mobilisation contre un système qui les prive du plus élémentaire puisse avancer sans trop de difficultés.
Au milieu de la bataille jamais ne manque la batucada ou un saxophoniste qui s’approche avec « El derecho de vivir en paz » et imprègne l’ambiance de ses notes. La nuit tombe et les blocages s’éteignent peu à peu. Dans les rues sombres apparaissent des groupes de carabiniers qui patrouillent. Et, tel un fantôme, entre les ombres, on entend des cris : Miliciens de merde ! Jeunes de merde ! Assassins ! Une jeune fille avec une énorme pierre à la main passe près des rangs de carabiniers. Elle les insulte, cachant la pierre. Les carabiniers continuent. Et elle aussi.


04/12/2019

Préférer à la patrie des frontières, la matrie du sous-sol indien de l'Amérique


Je continue à propos de la Bolivie, avec la traduction d'une interview de Silvia Rivera Cusicanqui (dont j'avais déjà traduit une intervention). C'est une parole forte, une voie féministe vers l'autonomie, une voix dissidente dans un pays polarisé, dans une Amérique Latine entre populisme de droite et de gauche. Une pensée indigène qui veut substituer à la patrie des frontières, la matrie du sous-sol indien de l'Amérique, où fonder de nouvelles autonomies.



La société bolivienne « n’a pas renoncé à ses droits, à sa mémoire et à son autonomie » : Silvia Rivera Cusicanqui

La Paz, Bolivie. Silvia Rivera Cusicanqui, penseuse, féministe et activiste bolivienne, parle dans un entretien avec Desinformémonos de la complexe conjoncture actuelle de ce pays andin. Celle-ci commence avec ce qu’elle appelle « la négation de la fraude » de Evo Morales lors de sa quatrième réélection. Elle explique le machisme, le racisme et « l’interculturalité » durant les 13 années de gouvernement du MAS. Elle parle du capitalisme en Bolivie, de la pensée unique et la disqualification de la critique des gouvernements progressistes, et de sorties à partir d’en-bas pour la reconstruction de la Bolivie, entre autres thèmes.
L’entrevue a été réalisée dans sa maison de La Paz, le 22 novembre, un mois et deux jours après les élections présidentielles et 12 jours après le gouvernement de fait de Jeanine Áñez, au milieu de la polarisation et de la conflictualité politique du pays.
- Vu de l’extérieur, on ne parle que de l’existence du binôme MAS ou extrême-droite en Bolivie. Existe-t-il un entre-deux ?
- Le fait qu’on ne perçoive que l’extrême-droite et le MAS, est une construction. Tous les secteurs intermédiaires, nous, nous avons été privé de parole. Il n’existe pas en castillan une idée de médiation aussi intéressante que celle qu’il y a en aymara : le fait que dans une opposition se crée un espace Taypi qui articule les différences, et pour peu que tu fasses un pas de côté tu dois arriver dans un espace où la polarisation ne génère pas d’impossibilité sociale, de blocage mutuel. Ça, je l’ai vécu dès 1971 dans des communautés quechuas et aymaras. Mais aujourd’hui, les mots de médiation et d’intermédiaire, et de paix sont devenus des clichés.
Moi je crois possible de nous entendre depuis ces notions aymaras, quechuas, guaranis. Il y a beaucoup à discuter à propos de démocratie dans nos propres manières de faire les choses, qui ne suivent pas toujours le perfectionnisme linguistique.
- Quel système a été implanté par le MAS au pouvoir ?
- Parfois on parle d’un capitalisme andin, amazonien, mais c’est un projet capitaliste lié au BRICS, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Mais, de plus, il est totalement lié à l’Initiative pour l’Intégration de l’Infrastructure Régionale Sud-américaine (IIRSA). Ça c’était un projet de la banque mondiale qui se cachait derrière l’Unasur en 2010 et qui devient IIRSA-COSIPLAN. Moi je l’appelle le Plan Condor contre l’Amazonie et contre les basses terres.
C’est l’alliance militaire en marge de la possibilité d’un Lula, d’un Bolsonaro, d’un Evo ou de n’importe qui d’autre. C’est une question systémique, avec un énorme lot de routes, de barrages, tous reliés à ce qu’on appelle le sous-impérialisme brésilien qui fut dans le temps l’une de nos thématiques, à l’époque des dictatures. Et ça, ça a été totalement effacé et oublié. Les gens ne se souviennent pas que ce pouvoir brésilien est lié au capitalisme et à l’obstination du lien avec la Chine, qui est un facteur fondamental d’expansion du capitalisme au Brésil et dans toute l’Amérique.
- Quelle est la forme du capitalisme en Bolivie ?
Je le regrette, mais il n’a pas la forme entrepreneuriale qui paye des impôts, plutôt des formes corrompues, de bourgeoisies pour qui tout s’achète. Et bien évidemment, en son centre on retrouve les producteurs de soja, de biodiesel, de bois et tous ceux qui veulent en finir avec les arbres pour faire de tout ça une partie de la République du soja ou de la palme africaine. Cela démontre combien est archaïque le modèle de développement qui a été installé dès avant le Mouvement vers le Socialisme (MAS) et qu’a poursuivit le MAS, mais recyclé avec cet utilisation symbolique puissante et avec un facteur de redistribution de pouvoir et de redistribution économique.
On parle d’une redistribution très tendancieuse. Ma fille a eu deux enfants à la maison avec une sage-femme aymara merveilleuse, une érudite. Mais aujourd’hui ma fille ne peut plus recevoir l’Assurance Universelle Maternelle Infantile (SUMI) car pour cela elle doit aller à l’hôpital, et que si tu refuses, tu travailles contre l’État. Mais n’es-ce pas, par hasard, pluriculturel, un accouchement avec une sage-femme aymara ? Ça l’est, et pourtant elle n’a pas le droit au SUMI. Mes petits-enfants ont grandi avec tout ce que le travail de ma fille a pu générer pour acheter amandes, châtaignes, toutes ces bonnes choses qu’on retrouve dans ces lots de subventions.
La subvention est alors un processus disciplinaire. Toutes les formes de bonus ou de subventions ont ce facteur disciplinaire, et ça me semble tout à fait sinistre en tant qu’État central, parce que ça n’a rien de plurinational. C’est une forme très étudiée, très intelligente, de créer un paravent idéologique permettant aux gens de confier leur subjectivité à ces entités qui pensent tout savoir. Et pour moi, cela est très centré autour du personnage d’Álvaro García Linerai et ses nostalgies de guérillas et du pouvoir, de toute une vie personnelle qui me semble mériter non seulement une analyse journalistique, mais aussi psychanalytique et sociologique.
Je suis profondément peinée en disant cela, parce qu’il y a des êtres humains masculins, merveilleux, rempli d’amour pour leur famille, qui n’utilisent pas leurs enfants pour faire de la politique, et qui de mon point de vue sont aussi un espoir dans les communautés. Mais le fait d’avoir privilégié une masculinité agressive, séparatiste vis à vis de la communauté, de cela la croissance des options évangéliques, de Chi, jusqu’à Camacho et Jeanine (Áñez) est également responsable.
Le paravent prétend qu’ici, maintenant, tout a été dit, tout a été fait, il y a un ministre gay, il y a des lesbiennes, et ainsi l’État a été assaini de tout son monolithisme. Mais non. La vie quotidienne n’a en rien changé, et c’est ce qui a explosé, parce qu’ont infusé la frustration, la désespérance, la rage. De plus, face au féminisme a également infusé la question que nous ne pouvons rien faire parce qu’il y a beaucoup de pouvoir distribué dans les strates masculines, et ce pouvoir continue d’être utilisé de manière obscure, mauvaise, très tendancieuse, bien loin du bien commun. On a perdu l’idée d’un bien commun comme un bien local, sur le terrain, dans la communauté, dans le quartier, et c’est devenu le bien public, où l’État définit les besoins des gens.
Ce qui a été redistribué n’est ni bien utile ni vraiment durable. Il y a donc un problème structurel, et c’est pourquoi je pense que les femmes pleurent en ce moment, mais tout en s’activant, en repensant nos communautés, nos réunions, nos quartiers, et dialoguant et exerçant un droit à la dissidence.
Lorsqu’on eut lieu les conflits, moi j’étais malade, et tout le monde sortait des drapeaux. Dans mon quartier c’est le drapeau bolivien. Moi j’ai sorti un drapeau noir, car j’enterrai une illusion, celle d’un État plurinational. Aujourd’hui nous tâchons de créer les bases pour la reconstruction du pluriel depuis en-bas, depuis les communautés, depuis chaque syndicat, depuis chaque réunion. Dépasser le racisme, dépasser la peur de l’autre, dépasser la binarité et redonner la parole à celles et ceux qu’on fait taire, afin de retrouver la possibilité d’une structure pluriel d’organisations sociales. Je ne parle pas de ces sois-disant mouvements sociaux qui génèrent une relation totalement verticale, comme la Coordination Nationale pour le Changement (Conalcam) de Bolivie, où les femmes servent de décorations.
La Conalcam était le moyen de retirer aux bases toute la pluralité qui avait permis qu’on débatte des autonomies. Les guaranis du parc Kaa Iya ont développé une proposition incroyable de relation avec les groupes non contactés, avec les gardiens du miel. Résultat ? Tout ça est cramé. Où est-ce cramé ? Dans tous les lieux contrôlés par l’Agence pour le Développement des Macro-régions et Zones Frontalières - ADEMAF.
Et rapidement le feu s’allumait, du parc il tombait sur l’extrême sud-est du pays jusqu’au parc Madidi, qui est à l’extrême nord-ouest. Il y a une frontière, frontière où je crois qu’il y a eu une incitation au feu, parce que c’est moins cher de brûler que de sortir les arbres à la force du poignet ou avec des machines. C’est pour ça que je pense que derrière ça, d’une certaine manière invisible dans cette conjoncture, on retrouve le Plan Condor contre les basses terres.
- Parlons du discours sur le racisme d’Evo Morales.
- Si toi, en tant qu’État, tu tombes dans une politique d’éducation pour la rage, pour que le ressentiment fleurisse et affleure en tant que rage, tu vas générer des organismes ou des organisations arbitraires. L’accumulation des arbitraires dans chacune de ces localités, la corruption des maires, les syndicats liés à des choses plus ou moins louches, les questions de misogynie, les scandales sexuels de dirigeants et de conseillers municipaux. C’est une accumulation de faits. Et les gens du commun vont dire « ces indiens masistesii ». Ils ne représentent pas tout ce que sont les bases du MAS, mais s’est accumulée une rage contre ces arbitraires systématiques que donne le pouvoir arbitraire, parce que ce n’est pas un pouvoir qui vient d’en-bas, ce n’est pas un pouvoir faire, c’est un pouvoir de domination, de contrôle.
Le contrôle est presque une exigence d’État. À certains endroits il y a eu négociation, mais à d’autres il s’agissait systématiquement de discipliner et, sinon de diviser l’organisation. C’est ce qui s’est passé sur le Territoire Indigène et Parc National Isiboro-Sécure (TIPNIS) et partout. À Totora Marka les maris l’ont emporté sur les femmes au sujet de l’autonomie, les autonomies existantes ont été énormément mises sous tutelles. Mais nous sommes sur le point de les récupérer.
Il y a, au-dessus de nous, quelque chose de très sérieux, c’est un secteur de la droite qui est revanchard. C’est pour moi une manière d’attiser aussi le racisme. D’un côté il y a les gens du commun qui enragent face à l’arbitraire du pouvoir distribué aux secteurs populaires, et eux, qui sont et restent les secteurs populaires et qui ont renié ces formes arbitraires ; et de l’autre côté il y a le ressentiment accumulé par les oligarchies suite à la perte du pouvoir et de l’influence publique, et ça c’est du revanchisme.
- Evo Morales et Alvaro Garcia ont déclaré au Mexique qu’ils avaient été expulsés pour avoir gouverner pour les indiens.
- Le racisme se niche également au sein du MAS. Pour moi c’est raciste de dire à un rassemblement indigène que le soleil va se cacher et que la lune va s’échapper si ils ne votent pas pour eux. Ça c’est croire que les gens sont idiots. De plus il ne l’a jamais dit en aymara, il ne l’a jamais dit en quechua, c’est une allocution tronquée, parce qu’il parlait et il y avait un médiateur qui traduisait et qui a possiblement traduit de façon biaisée. Pendant ce temps il n’y a pas de possibilité pour la population indigène de parler ses propres langues et penser avec sa propre tête au sien de n’importe quelle instance publique, et ça c’est mauvais.
- Pourquoi l’indien est-il vu, et traité par le pouvoir, comme un pauvre ?
- Il y a toute une stratégie mondiale que j’appelle le misérabilisme, qui dit qu’être indien équivaut à être pauvre et que pour cette raison il faut tout lui donner, et tout lui apprendre car il ne pense pas. La pensée qui se niche chez les gens du commun, qu’il parle ou non une langue natale, est nourrie d’une expérience de vie qui fait que ses idées ont un ancrage et qu’elles expriment des choses puissantes. Moi, je me nourris de ça. La pauvreté, appelée ainsi en ce qui les concerne, est pour moi une richesse oubliée, une richesse niée.
- Qu’est-ce qui se passe quand on critique un gouvernement progressiste ? Pourquoi les qualificatifs de traîtres, de vendeur de la patrie, de droitard pour ceux qui se questionnent ?
- C’est une gauche archaïque qui nous accuse, une gauche qui en plus a pour ambition de représenter les indiens sans les connaître. Une gauche masculino-centrée qui a entraîné tout le monde à se sentir honteux d’avoir une pensée critique. J’appelle ça la nouvelle pensée unique. Le cas bolivien entretient une relation très forte avec une coalition de gauches continentales liées à ce qu’on nomme les progressismes, qui ont des remords parce qu’ils sont procapitalistes, et qui, par exemple, veulent faire une centrale nucléaire à El Alto, où il y a une faille géologique, mais en réalité ils veulent l’uranium.
Les journalistes qui ont le devoir d’enquêter sur ce que font ces BRICS en Amérique Latine et sur leur façon de faire pour que les progressismes fassent en sorte que leurs investissements ne soient pas remis en question par le peuple. Ça se fait à travers les manipulations symboliques. Les gens doivent se souvenir de la manière dont des porte-paroles blancs, qui ne parlent pas les langues natives et qui font d’importants investissements, ont fait taire les personnes indigènes dans les forums publics.
Qui sont ceux qui rentrent dans ce schéma capitaliste ? De quelle couleur sont-ils ? Quel langue parlent-ils ? Et on va se retrouver avec la même structure que toujours.
- Quelle relation entretient ce que tu viens de décrire avec ce qui se passe en Colombie, en Équateur, au Chili…
- Moi, je fais partie de celles qui regardent depuis en-bas. Avec le Chili, il y a des aymaras des deux côtés de la frontière et tout un processus de désirs de quelque chose de différent. Au Chili il y a une cordillère qui est toujours menacée par ces BRICS et par tous les investissements néfastes, tel des parcs éoliens et autres projets. Il se passe la même chose avec l’Argentine, de même en Bolivie. Ici, nous n’avons pas de nations, nous avons des régions, des territoires. Moi, j’appelle tout cela la matrie. La patrie ce sont les frontières, la matrie c’est le sous-sol indien de l’Amérique, de notre continent. C’est dans ce sous-sol que nous devons poser les fondations des nouvelles structures politiques, le plus loin possible.
- Crois-tu qu’il existe en ce moment en Bolivie un espace pour cette construction depuis en-bas ?
Tout ce que tu aimes demeure, comme le dit Ezra Pound. Ce que tu aimes, les gens, la vie, perdure. Au milieu de l’incendie refleurissent de petites plantes. Nous sommes en train de reconstruire ce tissus abîmé. Il y a un texte au Musée d’Anthropologie qui dit que notre vie s’est transformé en un réseau de trous, selon un poète anonyme nahuatl. Ces trous nous devons les raccommoder, et ce raccommodage ce sont les collectifs, les collectives, et les petits groupes, les quartiers et les petites associations et coopératives qui le font. Chaque jour nous tissons plus de liens.
Nous avons mis en place les veillées palabrementaires, et nous allons continuer car cet imaginaire est en train de se multiplier. Les Mujeres Creando ont créé le Parlement des Femmes, mais il y a également je ne sais combien de parlements convoqués partout où il y a des femmes, des hommes, des grand-mères, des nonnes. Cette société n’a pas renoncé à ses droits, à sa mémoire, à son autonomie, et au fait que l’indien est en chacun de nous. Nous n’allons pas renoncer ni retourner en arrière, il y a 17 ans.
Je dis bien 17 ans, et non 14. L’Agenda d’Octobre comportait un quatrième point : nous auto-représenter sans l’intermédiaire de partis politiques. Mais ce qu’a fait dernièrement le MAS, à l’apogée de son abâtardissement, c’est de faire une loi pour les partis politiques où on ne vote plus de façon uninominale et où il n’y a plus d’associations citoyennes. Il devrait y avoir un ayamara à la cour électorale. Chez moi, le candidat c’est Williams Bascopé, civil de La Paz, né à Santiago de Okola, une région sacrée du lac Titikaka, également locuteur de l’aimara mais avocat constitutionnaliste. Ceci est un exemple, mais il doit y en avoir beaucoup d’autres.
Il est nécessaire de rompre avec cette loi absurde d’élections primaires et de partis politiques et reprendre, bien que ce soit boiteux, la loi précédente qui donnait aux associations citoyennes la possibilité d’avoir une personnalité juridique et la capacité de décider de bien plus de choses depuis en-bas. Comme ils ont vu qu’ils ne pouvaient plus contrôler cela, car ce n’était pas entre leurs mains, alors ils ont imposé le monopole du parti.
Au début de leur gestion, Alvaro et Evo disaient que le MAS n’était pas un parti, mais une articulation de mouvements sociaux, quelque chose dont l’histoire a démontré qu’il n’en était rien. C’était tellement un parti et tellement archaïque qu’il n’y avait même pas de démocratie interne. Ils faisaient leur petite cuisine et ils distribuaient le discours, et ensuite les organismes entre information, communication, presse, radio, se chargeaient de générer une conscience revancharde.
- Qu’est-ce qui a plongé la Bolivie dans cette crise politique actuelle ?
- Ce processus vient de la fraude et de la négation de la fraude. La négation de la fraude a quelque chose à voir avec la distribution échelonnée de l’information. Il y a des endroits où rien d’autre n’arrive que le canal 7iii et les chaînes de l’extérieur entièrement distractives, mais cette information va entrer dans la conscience. Si à cela on ajoute que le vice-président, en son temps, avait dit qu’ici le soleil allait disparaître et la lune se cacher si Evo ne gagnait pas, et ce n’était pas juste des paroles, ils venaient aussi avec des tas de cadeaux. On disait ça et ils offraient des cuisines ou des terrain de gazon ou n’importe quoi d’autre, une véritable campagne de prébendes.
J’ai distingué trois formes de fraude qui ont fonctionné, dont deux d’entre-elles notoirement lors de l’élection précédente. Lors de l’élection précédente il y avait ce que j’appelle une fraude de prébendes, c’est à dire qu’en échange du vote ils offre des cadeaux. Le deuxième type c’est la fraude coactive, où c’est le syndicat qui dit qu’ici tous votent comme ça, les femmes se taisent, il n’y a pas de délibération. C’est le contrôle du vote, où les gens sont obligés de montrer qu’ils ont voté. « Si vous votez à 100 % je vous donne tout ce que vous voulez », a dit Morales, et le « tout ce que vous voulez » faisait briller les yeux des dirigeants, mais ce n’était que des principes symboliques.
La possibilité de donner de bonnes choses aux communautés, comme un système de sauvetage de semences ou un système pour l’eau, n’a pas été réalisée. Tout ce qu’on a vu ce sont des terrains, des stades, des choses ornementales qui ont tout à voir avec des biens de prestige. Et ainsi, si une communauté possède un stade, l’autre veut un autre stade, même si il ne doit y passer que quatre chats, rien de plus. On a généré une culture de l’État paternel, de l’État qui te donne tout.
Tout cela est donné grâce à l’argent du gaz, qui est le produit d’années de lutte et de collectivités entières qui ont cherché à ce que ces ressources soient portées sur la formation d’une société harmonieuse, forte, belligérante, capable de vivre par elle-même. Les collectifs de l’eau, des semences, les gens qui travaillent pour que les gens aient foi en leur propre capacité de gérer leur vie, leurs ressources, c’est tout ce qui a été systématiquement retiré aux gens durant des années. Il y a une idée masculine répandue qui dit qu’il n’y a pas d’autre forme qu’un État qui te donne tout. C’est pourquoi il doit être centralisé, et pour cela l’autonomie indigène doit être mise sous tutelle, c’est pour ça que celui qui s’oppose est antipatriote, antinational. L’idée du nationalisme a fait beaucoup de mal parce qu’à chaque frontière, il y a un peuple indigène qui se retrouve des deux côtés.
Le troisième niveau de fraude c’est l’informatique, c’est l’actuel. Avant ça existait déjà, mais c’était de la micro-fraude, parce qu’ils faisaient voter quelques morts, quelques femmes retraitées ou je ne sais qui. Selon moi, aujourd’hui la majorité parlementaire est le produit de l’addition de ce genre de fraude. L’autre chose qui me semble avoir été très astucieux, c’est que tout espace intermédiaire au parlement, en tant que potentialité, a été nié et rogné. On a refusé toute personnalité juridique à tous ceux qui n’étaient pas d’extrême droite. L’extrême-droite sert à polariser le pays et à prétendre que rien d’autre n’existe.
Je considère Carlos Mesaiv (le candidat d’opposition à la présidence, pour Comunidad Ciudadana) un peu à côté de la plaque quant à ce qui a cours dans le pays, mais il a fait un effort en s’alliant au PRIN (Parti Révolutionnaire de la Gauche Nationaliste), même si de manière insuffisante, de façon à ce que le MAS a pu dire que c’est la droite et que prospère ainsi l’idée du coup d’État, avertissant que si Carlos Mesa devait gagner s’en serait fini du soleil, de la lune, de l’eau, du gaz et tout. La campagne a vraiment été sale.








i Homme politique bolivien, il fut élu vice-président à l’élection de 2005 d’Evo Morales, puis réélu en 2009, 2014, ainsi qu’en 2019 lors de la réélection contestée de Morales en 2019 et qui ont débouché sur son exil au Mexique en compagnie du président et sur les évènements en cours depuis.
ii Partisans du MAS, Mouvement Vers le Socialisme, parti d’Evo Morales.
iii Chaîne de télévision publiques bolivienne, critiquée pour sa proximité avec le pouvoir.
iv Homme politique bolivien, il fut vice-président de Gonzalo Sánchez de Lozada, avant de lui succéder à la présidence suite à la guerre du gaz en 2003. Vice-président, il porte une responsabilité dans la répression des mouvements sociaux contre la privatisation du gaz, qui fit 80 morts et 500 blessés.

22/11/2019

Toujours à propos de la Bolivie

Une nouvelle traduction du serpent@plumes concernant ce qui se passe en Bolivie. C'est encore une voix féminine, une voix indigène également qui s'exprime ici, à travers la voix d'Adriana Guzmán, pour le média Pie de Pagina.



« Ce n’est pas un coup porté à l’État, mais aux peuples »



Adriana Guzmán, féministe communautaire aymara, prévient : ce qui se joue en Bolivie, ce n’est pas le siège présidentiel ou le retour d’Evo Morales, mais la volonté d’une nouvelle colonisation des peuples indigènes. Elle questionne le féminisme qui, depuis l’université, est incapable de regarder un mouvement indigène, et elle envoie un message au Evo : « les morts ne se négocient pas ».
Source : https://piedepagina.mx/este-no-es-un-golpe-al-estado-es-a-los-pueblos/







Depuis dimanche dernier, lorsque Evo Morales a annoncé sa démission en tant que président de la Bolivie et le tout provoqué par un coup de force militaire, Adriana Guzmán Arroyo a commencé à envoyé des messages audios décrivant ce qui se passait dans son pays : « Ce coup n’est pas seulement contre l’État. C’est un coup porté aux peuples. Nous ne nous battons pas pour le siège présidentiel. C’est pour notre dignité ».
Adriana est une femme indigène de la communauté aymará. Elle participe au Féminisme Communautaire Anti-patriarcal de Bolivie. « D’abord nous sommes devenues féministes. Puis communautaires. Ensuite nous nous sommes rendues compte que la communauté aussi pouvait être patriarcale. C’est pourquoi on s’appelle ainsi. »
En entretien téléphonique pour Pie de Página, elle affiche sa posture vis à vis de Evo, des féminismes. Elle raconte aussi le processus d’organisation des peuples et des travailleurs dans son pays, qui a débuté en 2003.

« Ils nous donnent la Bible, ils nous remettent entre les « mains de dieu »
et ils brûlent le whipala. Ils disent qu’ils vont exproprier la pachamama ».



Pas la paix. La justice !
La répression des manifestations a fait une vingtaine de morts en une semaine. Il y en a maintenant pour parler de dialogue avec le gouvernement intérimaire. Mais les organisations sociales refusent cela. « Les organisations ont décidé qu’on ne dialogue pas sur nos morts. Nous ne voulons pas la paix, nous voulons la justice. Nous voulons que soit rétabli l’État de droit et la démission de Jeanine Áñez ».
Adriana Guzmán prévient : ils veulent imposer un nouveau processus de colonisation aux peuples originaires. C’est pour cela qu’ils ont apporté la Bible, qu’ils ont brûlé le whipala. Que dans les rues ils ont surtout agressé les femmes portant des polleras (jupes amples, à jupons), explique-t-elle. C’est ce qui a fait descendre les gens dans la rue.
« Dans les manifestations on criait : « Touchez pas au whipala, merde ! ».
« Touchez pas aux femmes en polleras, merde ! ».

Ils se sont attaqué à des symboles et organisations, résume-t-elle : les premières attaques ont visé les radios communautaires.

C’est pourquoi, on peut débattre de l’erreur de la réélection du président, ils n’ont pas déposé Evo Morales pour des questions électorales. « Ils ne lui pardonnent pas d’être indien », résume-t-elle.
C’est pourquoi les organisations sociales ont fomenté un plan d’action pour se défendre, ce qui inclut le blocage de routes et de villes.
Le tournant : le massacre du gaz
Un moment historique qui ressort et se distingue à divers moments de l’entrevue, c’est le massacre du gaz, en Bolivie en 2003.
Gonzalo Sánchez de Lozada, alors président, mit en œuvre diverses mesures impopulaires. Celles-ci incluaient l’exportation de gaz par l’intermédiaire de ports chiliens, à un moment où la couverture intérieure était très limitée. En octobre, le président autorisa l’intervention de l’armée face aux protestations sociales. Ce qui coûta la vie à au moins 63 personnes lors de ce qu’on appelle le massacre d’octobre ou massacre du gaz.
Carlos Meza, qui fut candidat face à Evo Morales aux précédentes élections, et actuel leader des mobilisations contre sa réélection, était vice-président durant le mandat de Sánchez de Lozada et fut mis en cause dans cette répression. Mais ceci n’est jamais évoqué dans les médias internationaux.
Pour Adriana Guzmán, c’est le tournant pour le mouvement social en Bolivie. Ce processus a amené l’élection de Evo Morales en 2004, le premier président indigène de toute l’histoire du pays. Il a amené la nationalisation du pétrole, et une série de changements structurels. Tout cela, explique-t-elle, fut un processus difficile, plein d’erreurs – comme de bonnes idées. Avec des actions non abouties. Mais qui oui, ont amélioré les conditions de vie des peuples indigènes.

« Ici les peuples sont acteurs. Et il en fut ainsi pendant 13 ans. Mais avec cette démocratie représentative, le pouvoir ne voit que Evo », indique-t-elle.

- Alors ce processus ne disparaît pas avec Evo ?
- Non. Il ne commence ni ne se finit avec le Evo. Il a commencé avant, et il se poursuit aujourd’hui.

Un président indigène dans un pays indigène
Le fait de se reconnaître, de se voir en Evo Morales, en tant que peuple, revient encore et encore au cours de l’entretien. Par exemple : dans son expérience d’éducatrice d’enfants. Elle se souvient qu’avant 2003, quand on demandait aux enfants indigènes ce qu’ils voulaient faire plus tard, ceux-ci répétaient les métiers de leurs parents. Aujourd’hui ils disent qu’ils veulent être présidents, comme le Evo.
« Moi, je ne crois pas en l’État, rit-elle. Mais je ne peux pas nier qu’il y a eu un changement : que les enfants aspirent à quelque chose de différent ». Et ça, d’un point de vue non indien, depuis un corps qui n’a pas souffert de discriminations, ça ne se voit pas.
Adriana souligne certains changements de ces 13 années :
- Université pour les masses ;
- Université indigène, liée aux besoins des communautés ;
- Accès à la santé ;
- Nationalisation des hydrocarbures (impulsée par les peuples) ;
- Création d’un réseau de radios communautaires qui a permis la communication et l’organisation entre différents groupes (c’est l’une des premières choses que cibla le coup de force militaire).
Mais il y a aussi des critiques concernant ce qui n’a pu être transformé :
- Les privilèges des propriétaires terriens et des entrepreneurs n’ont pas disparus,
- Il n’a pas été mis fin à la politique extractiviste,
- Les pratiques machistes persistent effectivement,
- Le travail de formation politique n’a pas été fait dans les universités.

L’organisation communautaire

- Comment avez-vous réalisé cette organisation sociale et communautaire ?
- En Bolivie, tout comme au Mexique, il existe une mémoire communautaire très forte. Une mémoire ancestrale, des pratiques communautaires. Sauf qu’en Bolivie, il n’y a pas ces grandes villes monstrueuses. Ce sont de petites villes. Et il y a une mémoire très forte qui résiste au devenir ville. Même la ville d’El Alto est une ville communauté. Et il y a toute cette mémoire. Nous comptons 500 ans de résistance.
« Le problème c’est que le néolibéralisme
était en train de détruire les organisations et de nous faire mourir de faim. »
Ce fut alors l’élection de Evo Morales. Cela, explique-t-elle, leur a donné de l’air pour s’organiser.
Les hydrocarbures ont été récupérés et il y a eu une redistribution de la richesse. Cela nous a donné du temps pour penser. Nous, femmes, par exemple… sinon je serais dans autre chose, mais pas le féminisme. Je ne suis pas une universitaire. Je n’ai pas terminé l’université, comme beaucoup de mes compañeras. Mais ce processus à exigé de nous que nous pensions au type de pays que nous voulions.
Tout au long de ces 13 années, de nombreuses rencontres ont été organisés en Bolivie. Ceux-ci, « en eux-mêmes sont des espaces pour repenser la justice, à partir de la justice communautaire ». Ces rencontres ont été, à l’occasion, critiquées. « Mais ces rencontres ont favorisé la réflexion ».
Nous avons eu du temps pour nous rassembler, pour penser, pour réclamer la retraite universelle. Que l’État paie aux femmes ce qu’elles ont travaillé. Qu’ils nous donnent accès à la santé, qu’ils nous donnent la retraite. Nous avons pu penser à différentes choses ».

« Le racisme l’a emporté sur le féminisme »
- Evo a été durement critiqué du point de vue du féminisme. Vous, en tant que féministe, comment évaluez-vous cela ?
- Nous sommes devenues féministes pendant le massacre du gaz en 2003. Il s’agit d’un massacre terrible qui s’est déroulé il y a 16 ans. Et depuis, nous avons appris à construire le féminisme. Mais toujours depuis les organisations sociales, paysannes, ouvrières. Bien évidemment, les compañeros sont machistes, et ils cherchent à nous piéger, mais nous ne nous voyons pas faire du féminisme depuis un bureau ou l’université.
De plus, ajoute-t-elle, ce féminisme, qui n’a pointé du doigt que Morales, a paradoxalement un regard « phallocentré », centré sur l’ex-président bolivien.
"Il y a un regard féministe phallocentré sur Evo. Le Evo, comme la plus part des hommes, était, est machiste. Mais ce processus que nous avons mis en œuvre pendant ce temps, nous l’avons tous mis en œuvre. Oui, nous avons réalisé un changement. Bien sûr, non sans problèmes, ni erreurs ni manques. Mais [ce changement] existe, et c’est un processus qui ne concerne pas uniquement Evo. C’est ce qu’elles, elles ne voient pas. Je le résume par le fait que le racisme l’a emporté sur le féminisme."
De ce point de vue, d’un féminisme distant, les critiques « sont réduites, parce qu’elles ne voient pas au-delà d’Evo. Et au-delà il y a un pays qui a été transformé, pas comme nous le souhaitions, mais qui a été transformé. »
Adriana ajoute, disserte. « Oui, il y a une lecture féministe. Oui, il y a une lutte entre machos. J’en conviens. Mais la querelle est plus grande, elle est structurelle. Il s’agit de nous éliminer (les peuples indigènes), pas physiquement mais symboliquement ».

« Notre position en tant que féministes communautaires ne prend pas la défense d’Evo, mais la défense de ce changement. Un changement à travers l’État parfois, et malgré l’État d’autres fois. »


Message à Evo : réfléchis
La féministe en profite pour envoyer un message au Evo. Premièrement : « lui, il ne peut pas en appeler à des négociations de paix, parce qu’il y a des morts. Et « on ne négocie pas sur le dos des morts ». Ça, souligne-t-elle, ce sont la Centrale Paysanne, les organisations sociales qui l’ont décidé. Deuxièmement : Evo ne peut rien apprendre à personne, parce qu’il n’est pas là. « C’est nous qui sommes dans la rue ».
Ceci dit, explique Guzmán, « c’est bien qu’il (Morales) soit parti. Parce qu’il l’aurait au moins emprisonné ou tué, estime-t-elle. Et bien que nous le critiquions, nous nous reconnaissons aussi en lui ». Et ça, remarque-t-elle, souligne-t-elle, « ce n’est pas un détail ».
Second message : « C’est important qu’étant en sécurité, il développe sa propre réflexion. Sa propre autocritique. Pour voir le sens de ce mouvement. Le Evo a envisagé pouvoir revenir… mais non. En ce moment il doit rester là (au Mexique). Ce qui va maintenant se passer dans les rues, appartient au mouvement paysan, aux peuples originaires, aux ouvriers, à la centrale ouvrière (pas tous mais une partie), aux travailleurs des mines, aux femmes créatrices. Au Conseil de Voisinage de la ville de El Alto, qui en 2003, a sorti le président qui commit le massacre. »
Elle ajoute : les mouvements de rue « ne peuvent pas être populistes. Evo, maintenant, n’a pas à revenir. Il doit laisser cela être réglé par la rue. Mais oui, qu’il réfléchisse, qu’il regarde le mouvement zapatiste ».