"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

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20/04/2012

Sur les pas de Traven


Une nouvelle écrite pour le fanzine A bloc! #2, sorti en novembre 2011. C'est un hommage - à mon humble niveau - à un immense auteur: B. Traven.
La forme de la nouvelle a été librement inspiré par l'un des romans fondateur de la littérature moderne mexicaine: Pedro Páramo de Juan Rulfo.

J'espère à travers cette petite histoire vous donner envie de (re)découvrir cet écrivain qui fut, plus qu'un pont dans la jungle, un pont entre les peuples d'ici et là-bas... où que ce soit!

 
Bonne lecture



 

Une si longue nuit

La chaleur était accablante. Elle tombait sur la canopée comme les pluies le faisaient le reste de l'année. La jungle transpirait, bruissait. Le vent, les oiseaux, les singes l'emplissaient de leurs chants, de leurs respirations, de leurs mouvements. Gales marchait depuis de longues heures, s'enfonçant toujours plus profondément dans cette trame végétale. Des moustiques tourbillonnaient sans cesse autour de lui. La machette battait sa cuisse, marquant le rythme régulier de la marche. Il but une gorgée d'eau à la gourde, en versa un peu sur un madras, le noua sur sa tête puis recoiffa son chapeau. La forêt Lacandone était le reflet fidèle de ses souvenirs. Ou étaient-ce ceux de son père ?
A l'image de l'agitateur et rédacteur du Ziegelbrenner (1), anarchiste de la République des conseils fuyant Munich vaincue par la charge de l'Histoire, Gales erra dans une Europe que ses frontières labyrinthiques et sa bureaucratie étriquée claquemuraient dans une absurdité kafkaïenne. Il s'embarqua sur un vaisseau des morts (2) et fut bien près d'y laisser sa peau. Sur les pas de son père il débarqua au Mexique, travailla comme cueilleur de coton, foreur sur un champ de pétrole... A Tampico, il avait côtoyé les Wobblies (3), ces adeptes d'un syndicalisme nomade vivant au grès des emplois, suivant le mouvement des grèves. Père et fils vécurent longtemps dans de simples huttes, entourés d'Indiens, au milieu de la jungle.
Alors qu'au-dessus des arbres gigantesques le soleil déclinait, Gales gravit une petite butte et déboucha sur un vieux ranch abandonné. Mère nature avait repris dans ses bras l'éphémère vanité humaine. Les racines, les lianes, les branches avaient repoussé les murs, soulevé le toit. Gales attacha ses deux mulets et perçut dans le brouhaha de la forêt les gazouillis timides d'un cours d'eau. Plus bas, un pont de bois branlant enjambait le lit d'une rivière que la saison avait en partie asséchée. Il promenait son regard tout autour, contempla longuement cet océan de verdure. Il était venu retrouver la piste de l'auteur de ses jours. Mais dans la jungle les traces meurent plus vite encore que les hommes.
La nuit tombait moins qu'elle ne montait de la forêt. Les flammes arrachaient à l'épais mur d'obscurité quelques éclats de lumière. Gales avait fini son repas. La symphonie de la jungle jouait de ses tonalités nocturnes. Il alluma un cigare avec un tison tiré du feu. Il fumait avec délectation, souriait, regardait le trabuco rouler entre ses doigts. Parfois il soufflait sur le bout incandescent puis tirait une bouffée. Il était assis à même le sol, appuyant son dos sur la grosse racine qui serpentait derrière lui. Il ferma les yeux pour chasser la fatigue et se laissa aller. Il imaginait Ret Marut, ce père qui en débarquant au Mexique en 1924 avait écrit : "Le Bavarois de Munich est mort." Comme était mort à l'aube du XXe siècle le prolétaire vagabond, cédant sa place à l'homme de théâtre puis au révolutionnaire. Gales songeait aux cendres de son auteur, dispersées au-dessus de cette jungle qu'il avait tant aimée.


Il fut sorti de sa torpeur par le crin-crin lancinant d'un violon. Devant lui, enveloppée de voiles de brume, se dressait une jolie petite brune. Il reconnut Irène Mermet, compagne de route de Marut sur les chemins de la révolution allemande. "Je ne l'ai jamais trahi." Elle s'assit tout près de lui. "Avec ma jeunesse j'ai perdu mes convictions, c'est vrai, mais j'ai toujours préservé le secret de ton père. Je l'ai tellement aimé !" Comme nimbée d'une aura d'éternité, Rosa Elena Lujan sortit des ténèbres à son tour. "C'est moi qui ai confirmé suivant ses dernières volontés, qu'il avait été Ret Marut." "Ce qui ne signifie en rien qu'il soit né sous cette identité !", trancha sèchement Esperanza Lopez Mateos. Elle éprouvait pour Rosa Elena une grande admiration mais dédaignait le charme paisible de celle qu'elle considérait comme sa rivale. Celle qui après son suicide en 1951 avait pris sa place auprès de l'écrivain. Celle qui était parvenue à toucher l'homme et qui l'avait épousé six ans plus tard.
"Mesdames, voyons !" Diego Rivera et Frida Kahlo entrèrent en scène hilares, sortant bras dessus bras dessous de la petite bâtisse de bois. "Pour les autorités mexicaines, il était Traven Torsvan, né le 3 mai 1890 à Chicago." L'imposant muraliste de la révolution mexicaine poursuivit. "Selon d'autres sources il serait né en 1882 à Schwiebus en Allemagne et se serait appelé Otto Albert Max Feige." La frêle Frida, grande artiste au corps tourmenté enchaîna, "Selon les autorités de résidence de Munich, Ret Marut serait né le 25 février 1882 à San Francisco. Mais le tremblement de terre de 1906 a englouti les archives de la ville. Son bulletin de naissance a été avalé par la Terre !" Diego ajouta : "Au cours de sa vie il aura utilisé plus d'une vingtaine d'identités, dont Hal Croves..." Humphrey Bogart hocha la tête en vidant sa coupe de champagne. Frida rappela un sourire aux lèvres que la rumeur avait fait de leur ami le fils caché de l'empereur Guillaume II, Jack London ou encore un groupe de scénaristes hollywoodiens. John Huston évoqua sa rencontre avec l'écrivain sur le tournage du Trésor de la Sierra Madre. "J'étais fasciné par le roman et par l'auteur. En 1946 j'ai rencontré Croves, son soi-disant imprésario. Un homme rugueux. J'ai encore du mal à croire qu'ils n'aient été qu'une seule et même personne." Le cinéaste Gabriel Figueroa se tourna vers Gales : "La seule chose dont on est sûr, c'est de la date de sa mort... Le 26 mars 1969 ! La veille il m'avait demandé du cyanure. Mais la Mort a été plus rapide que moi."
La jungle sous son lustre d'étoiles prenait des allures de salon mondain. Le vieux rancho, d'un jeux d'ombres et de lumières se parait des ors verts et des boiseries cuivrées de la jeune république mexicaine. Protagonistes et figurants d'un soir palabraient, plaisantaient, riaient en glissant dans le halo des flammes. Esperanza, femme d'une grande culture au sourire orgueilleux avait suspendu Gales aux commissures de ses lèvres carmin. "J'avais approché ses éditeurs dès 1939. Je voulais l'autorisation de traduire Le pont dans la jungle pour que Gabriel l'adapte au cinéma. J'ai essuyé un refus mais je l'ai tout de même traduit. Ma version lui a tellement plu qu'il m'a engagée comme agent littéraire et traductrice."
Gales reconnut Ernst Preczang, le premier directeur de la Guilde du livre Gutenberg et son successeur, Josef Wieder. Ce dernier évoquait le malin plaisir qu'avait pris l'écrivain à brouiller les pistes. "En 1951, alors qu'il obtient la nationalité mexicaine, nous publions le premier numéro des BT-Mitteilungen, un bulletin photocopié d'information ou plutôt de désinformation adressé aux agences littéraires. Ce petit jeu dura jusqu'en 1960 ! Marut savait aussi se montrer fidèle. Lorsqu'en 1933 la Guilde tomba entre les mains des nazis, il transféra ses droits à la filiale de Zurich que je dirigeais."
Preczang se vantait quant à lui d'avoir fait du rebelle un écrivain. "La Guilde n'en était qu'à ses débuts et nous étions à la recherche d'auteurs neufs et sociaux. Nous n'avions pas identifié derrière le pseudonyme le responsable de la presse de Munich insurgée. Son Baumwollpflücker (4) au ton anarcho-syndicaliste marqué, publié en épisodes l'année précédente, en 1924, avait attiré mon attention. Je lui ai proposé de publier ce qu'il écrirait, il a accepté. Mais lorsque nous lui avons demandé de nous fournir une photo, des éléments de biographie, il a répondu que sa vie ne regardait que lui. Il avait écrit, je cite de mémoire : Si on ne reconnaît pas l'homme à ses œuvres, de deux choses l'une, soit c'est l'homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages."
Esperanza profita du passage d'un ange pour reprendre la parole. "Neuf ans de silence entre ma mort et son ultime Aslan Norval... C'est long ! Suffisamment pour nourrir la légende. Sans œuvre, pas d’auteur !" Elle décrivit en détails la conférence de presse au cours de laquelle son frère Adolfo, alors président du Mexique, nia qu'elle fut le mystérieux écrivain. "Il réfuta également l'être lui-même." ajouta Rivera, balançant sa flûte de champagne d'une main à l'autre. "Le Chiapas, la forêt Lacandona, los indios, voilà ce qui le définissait. Il suffit de le lire pour s'en persuader. La terre des anciens Mayas le fascinait littéralement. Il admirait ces peuples capables de forger un mot, multepal, pour dire "gouverner ensemble" et de reléguer temples et palais à l'état de vestiges du passé. C'est d'ailleurs son journal de voyage au Pays du printemps, qui l'imposa à l'intelligentsia que nous formions dans ce Mexique des années 30. Beaucoup d'entre nous y décelèrent la profondeur du regard porté sur l'histoire de notre pays"
La nuit avançait à pas de félin et la fraîcheur couvrait de rebozos les épaules des femmes. Des lambeaux de chair, flammèches consumées par l'obscurité, s'élevaient des corps, asséchaient la bonhomie d'un Diego Rivera. Ses yeux ronds n'étaient plus ceux d'un batracien bon vivant mais un regard vide au fond d'orbites creuses. La stupeur avait jeté son masque sur le visage de Gales et les corps désincarnés des invités dansaient joyeusement dans des vêtements devenus trop amples. Frida Kahlo figurait, elle, une exquise Catrina.
Venant d'au-delà du pont, une indienne au visage raviné s'approcha de Gales. "Ton père et moi nous sommes rencontrés en 1926. Il se faisait appeler Torsvan. Il s'était joint comme photographe à l'expédition archéologique du docteur Palacios. Fin juin, il avait laissé ses compagnons à San Cristobal de las Casas pour s'enfoncer seul sur nos terres. C'est alors que je l'ai connu. Ensuite nous ne nous sommes plus vraiment quittés. Il est toujours revenu ici, vers cette terre, cette jungle, vers nous, Indiens qui y vivons." Elle rajeunissait et son teint de bronze, ses cheveux épais et noirs, la dignité de son regard s'effaçaient derrière le voile de nuit enveloppant ses traits et la lune. "Il a cherché dans les livres l'histoire de nos peuples, de nos cultures mais surtout il a posé sur nous, hommes et femmes sans visages, morts au monde, un regard dénué de préjugés. Nous étions ses frères de cœur, prolétariat inconnu de l'Europe, en lutte pour sa libération, pour accéder à la lumière du soleil." La femme posa sur Gales un regard que la passion ravivait. "Tu cherches à savoir qui était ton père ? Regarde au fond de ton cœur. Il y a autant de lui en toi, qu'il y avait de toi en lui. Vois tes frères, Andres, Candido, Celso... Regarde Juan Mendez, Martin Trinidad. Vois tous ces Indiens avec leurs charrettes et leurs bœufs, ceux qui vivent de l'acajou, des troncs qu'ils abattent. Vois celles et ceux qui ne possèdent rien, pas même leur propre vie. Regarde-nous ! Nous sommes nés de la nuit, nous vivons en elle. Et en elle nous mourrons !"
Pendant qu'elle parlait, fière, un groupe d'Indiens s'était assis autour du feu. Gales ne les avait pas vus sortir des ténèbres et pourtant ils étaient là, accroupis, vêtus de misère, le chapeau à la main. Les femmes portaient à leurs robes des fleurs sauvages, les hommes des machettes. L'un d'eux un violon. Tous et toutes dissimulaient leurs faces sous des passe-montagnes tissés d'obscurité. Une rumeur enflait. i Tierra y Libertad ! i Abajo la dictadura ! La mémoire du fils effeuillait La Rosa Blanca, soufflait les mots du père : "Mais lorsque les indiens s’éveillèrent de leur torpeur, qu’ils rejetèrent les petites habitudes qui pesaient sur eux depuis des temps immémoriaux, ils reconnurent qu’à la place de leur petite patrie étriquée, ils en avaient acquis une plus vaste qui avait elle aussi sa beauté. Et tandis que la petite patrie semblait toujours rester ce qu’elle était, la nouvelle patrie se développait de jour en jour avec leurs connaissances. Elle semblait n’avoir plus de limites et englobait tous les hommes, tous les pays, toutes les pensées que l’on pouvait concevoir." Macchabées en révolte et squelettes esthètes dessinaient une fresque passée au vitriol de Posada, une toile nocturne peuplée de ses calaveras. L'indienne tourna vers Gales un visage qui n'en était plus un ; ses traits était ceux de la Mort elle-même : "Tu es toi aussi né de cette si longue nuit "
Le jour naissant dissipait les dernières perles de rosée quand deux cavaliers débouchèrent devant l'ancien bungalow. L'un fumait tranquillement la pipe, les bras croisés sur le pommeau de sa selle. L'autre, don Durito, un étrange petit scarabée, avait mis pied à terre et examinait la figure chiffonnée de Gales. "Aucune nuit n'est si longue qu'elle ne finisse par reculer devant le jour", marmonna-t-il en guise de prière. El Sup, son fidèle écuyer, lui demanda s'il connaissait le gringo couché-là. Il acquiesça. "Gales est un personnage de roman, une identité de papier, le rejeton littéraire d'un vieil ami... Le fils de B. Traven."



1 : Le Fondeur de briques, journal radical où Marut exprimait son pacifisme et son anarchisme proche des thèses de Stirner.
2 : Le vaisseau des morts, premier roman de Traven, évoque ces navires voués au naufrage avec leur équipage afin que l'armateur empoche la prime d'assurance.
3 : Surnom donné aux membre du syndicat Industrial Worker of the World. http://www.iww.org/fr
4 : Les cueilleurs de coton fut publié en épisodes par le Vorwärts (En avant !), journal progressiste allemand de l'époque. Une version augmentée sera publiée par la Guilde Gutenberg sous le nom Der Wobbly.

La Guilde du livre Gutenberg : La maison d’édition Büchergilde Gutenberg est fondée en août 1924 à la Maison du peuple de Leipzig. Son but avoué est d'offrir une littérature de qualité, à petit prix aux travailleurs. Un an plus tard, à la recherche d’auteurs, son directeur Ernst Preczang sollicite Traven. Ce dernier publia tous ses romans à la Guilde Gutenberg.

Les journées révolutionnaires de Bavière commencent, comme ailleurs en Allemagne, le 7 novembre 1918 lorsqu’on proclame la République à Munich. Le Président du Gouvernement est l’écrivain berlinois Kurt Eisner, un leader du Parti social-démocrate indépendant. Il s’appuie sur des conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans. Mais son parti essuie une énorme défaite aux élections de janvier 1919. Et, au moment même où il se rend à l’Assemblée pour présenter sa démission, le 21 février 1919, il est tué dans un attentat (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avaient déjà été assassinés à Berlin en janvier de la même année). Le 18 mars l’Assemblée choisit un gouvernement de coalition dont le Président est un Social-Démocrate, Johannes Hoffmann (qui était ministre dans le gouvernement de Eisner). Pendant tout ce temps les radicaux préparent le renversement violent du Gouvernement Hoffmann. Les principaux conjurés: Erich Mühsam, Landauer, Levien, Leviné, Toller, et probablement Marut. Ils proclament la République des Conseils (sorte de Soviets) le 7 avril. Le Gouvernement Hoffmann se réfugie à Bamberg. Dès le 13 avril la garde républicaine arrête les membres (principalement anarchistes) de la République des Conseils. Un nouveau gouvernement des Conseils est formé immédiatement par les communistes (avec l’assentiment des anarchistes). Il se prépare à proclamer la dictature du prolétariat. Cette fois-ci le Gouvernement Hoffmann avec l’aide de Berlin va rétablir l’ordre dans le sang (...) La deuxième République des Conseils tombera le 1er mai.

Traven sur la toile :
en français :
Deux articles de CQFD reviennent aussi sur l’œuvre et la vie de Traven : http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article1353 et http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article1923
A lire aussi la très bonne biographie de Golo, en BD et en français : B. Traven, portrait d'un anonyme célèbre
En espagnol :

21/02/2012

Droit de succession des biens numériques


 Voici la traduction d'un article paru sur le site alt1040.com (en espagnol) qui explore une facette encore peu exploré de la propriété intellectuel dans le monde numérique. L'article s'est intéressé à la question de la transmission des biens que nous acquérons en ligne, après notre mort. Si dans la vie physique, nous pouvons transmettre facilement nos cds ou livres à nos proches, le vide juridique qui perdure concernant nos biens immatériels est une fois encore en défaveur des consommateurs et privilégie les droits des plate-formes de téléchargements.

A notre mort, nos achats en ligne redeviennent la propriété des plate-formes numériques
21 de febrero, 2012, 10:28

Dans le monde physique, quand une personne décède il semble raisonnable de penser que ses biens reviennent à ses proches, par le biais d'un testament ou d'un rituel de la vie. A-t-on les mêmes droits dans le monde numérique ? Qu'advient-il de nos achats ou téléchargements de matériel digital ? Cette même question a été soulevée sur la page which ? qui a consulté des avocats spécialisés en droits d'auteurs. La réponse, contre toute attente, est que le business est fait de telle manière que nos achats s'apparentent plus à la location d'une licence à vie plutôt qu'à l'achat d'un produit. Céder nos téléchargements et nos archives achetées, une fois mort, pourrait violer les termes du contrat de sites comme Amazon ou iTunes.
Dans ce cas-là il devrait y avoir deux postures claires. Il paraît raisonnable de penser que si un individu a payé pour une collection de matériel numérique, quelle qu'elle soit, il puisse transmettre ses achats une fois mort. Pourtant il n'en est rien si on se fie aux termes des services des plate-formes d'achat en ligne.
L'étude a été réalisée sur deux des géants du marché, Apple et Amazon, avec comme axiome : peut-on transmettre nos téléchargements après la mort ?
La réponse n'aurait pas pu être plus ambiguë selon les experts consultés. Bien que nous vivions une explosion des achats numériques, les droits de transmission de propriété que nous avons payé demeurent dans un vide juridique qui ouvre la porte à la perte de nos achats une fois que nous décédons.
Aussi bien sur Amazon que iTunes, les droits de transmission des clients n'existent pas. Par exemple, si on achète une piste ou un thème numérique, ce que nous faisons réellement est d'acquérir une licence pour pouvoir reproduire ce morceau, dit autrement, il nous est concédé une piste individuelle afin que nous l'utilisions, mais qui n'est pas transmissible après notre mort.
La raison ne tient à rien d'autre qu'aux termes du contrat. Quand on dit que légalement nous louons les pistes cela signifie qu'elle ne nous appartiennent pas, nous ne les possédons pas. Ce que confirme Matthew Strain du cabinet d'avocats spécialisés Strain-Keville :
"Lorsque nous achetons quelque chose sur iTunes, ça ne nous appartient pas, nous n'avons que le droit de l'utiliser. Le droit sur le produit est très limité et le transmettre a quelqu'un d'autre ne sera probablement pas accepté par Apple ou Amazon."

Cela ne vaut pas seulement pour la musique, mais également pour les livres électroniques. La licence du fameux Kindle d'Amazon dit très explicitement interdire la transmission de ses livres électroniques téléchargés. Strain explique à ce sujet :
"Puisque le contraire n'est pas indiqué, il est impossible de sous-licencier ou céder les droits sur tout ou partie d'un contenu numérique à un tiers."

Que peuvent faire légalement les utilisateurs ? La réponse pourrait être de céder directement le dispositif physique qui contient le contenu numérique. Dans ce cas, le "nouvel" utilisateur serait confronté à un nouveau problème. Si on souhaite ouvrir un nouveau compte avec le dispositif dont nous avons hérité, on perdrait le contenu stocké antérieurement.
Le plus logique serait alors de fournir les mots de passe des comptes aux parents les plus proches afin qu'ils puissent accéder à iTunes ou Amazon. Ce serait le plus simple, mais, bien que cela puisse paraître ridicule, nous nous retrouverions une nouvel fois face aux termes d'utilisation des services, lesquels définissent cette activité comme une violation en matière de sécurité. Strain l'explique de la manière suivante :
"Permettre qu'un tiers accède aux détails de nos comptes représente une violation de la sécurité selon le contrat. Bien qu'il ne s'agisse par directement d'une violation des termes du contrat, Apple ou Amazon peuvent considérer que ça l'est et mettre fin à l'accès au compte."
  
Cette terminologie, que pourrait utiliser les entreprises en leur faveur s'appliquerait également aux services de stockage dans le nuage numérique. Si les données sont stockées de façon distante et accessible uniquement grâce à nos comptes, de la manière définie par les termes d'accès, la transmission de nos téléchargements achetés à des proches est rendu tout aussi compliqué par l'encadrement légal. 
Pour résumer, il est, à ce jour, extrêmement compliqué de céder nos achats en ligne après notre mort (de manière légale). Dans la majorité des cas parce que l'encadrement juridique semble nous indiquer clairement que lorsque nous achetons du matériel numérique, dans les faits, nous le louons individuellement jusqu'à la fin de notre vie, moment où il semble qu'il redevienne la propriété des plate-forme de vente. Si nous faisions une comparaison avec le monde physique, c'est comme si une fois mort, les magasins physique nous demandaient de rendre les achats que nous avons fait durant notre vie. Il existe de nombreuses manières "alternatives" pour transmettre nos téléchargements à ceux que nous aimons, mais légalement, il semble que le droit soit défavorable aux utilisateurs.


01/02/2012

ACTA, on n'en veut pas!

Une nouvelle vidéo contre ACTA, signée des Anonymous francophones.





Pour aller plus loin, je vous conseille le démontage des mensonges de la Commission Européenne sur ACTA par la Quadrature du Net, ainsi que sa page sur ce qu'on peut faire pour empêcher la ratification par le Parlement Européen. La Quadrature a également publié un dossier complet sur ACTA.
Le site AVAAZ a lancé une pétition contre ACTA, c'est ici.
Vous pouvez aussi écrire à votre représentant en passant par la page Stop ACTA.
Vous pouvez suivre les débats, les infos sur Twitter: #ACTA
Informez-vous! Informez autour de vous!

01/04/2011

Livre.2

Je n'ai pas encore eu l'occasion de lire sur ces nouveaux supports, ces livres électroniques, ces liseuses ou lisettes... mais en tous cas cette petite vidéo et les éditions "Point Deux" remettent le papier dans la course!




Ayant vécu à l'étranger je vois tout de même quelques avantages à pouvoir emporter sa bibliothèque grâce un seul et même support... et ce même si le rapport au papier, son odeur, son toucher... son irremplaçables. En attendant pour lire sur la toile ce que d'autres pensent de la révolution du livre (qu'il soit électronique ou papier "Point Deux"), allez faire un tour sur Internet Actu, le blog de Xavier de la Porte ou sur son émission sur France Culture "Place de la Toile" dont l'émission du 27 mars était consacrée au livre numérique.
Vous pouvez aussi consulter le blog de Lionel Maurel, S.I.Lex, conservateur des bibliothèques à la BNF qui dans son dernier post explique ce qu'il aurait voulu ajouté lors de l'émission.

Enfin, et même si on sort du sujet, je vous recommande l'article de Xavier de la Porte sur sa lecture d'un article paru de l'hebdo américain The Nation qui traite des portables et de la redéfinition de l'image de soi qu'implique nos outils électroniques.

Bonne lecture

21/03/2011

Le vent les porta



Pour commencer cette nouvelle semaine, pour fêter le printemps je vous propose un peu de poésie, de voyage... avec Corto Maltese et Arthur Rimbaud. Ils ont en commun un séjour à Aden, le goût de l'aventure et de la langue. Dans la vidéo ci-dessous (extrait du long-métrage La Cour secrète des arcanes), Corto récite le poète aux semelles de vent.

Voici quelques liens sur le héros imaginé par Hugo Pratt:

- le site officiel de Corto Maltese

- les archives Pratt

- sur wikipedia, avec un "biographie" de Corto Maltese.

- sur Google maps, suivez Corto dans ses errances autour du monde.

- sur Youtube on peut même retrouver un moyen-métrage de 2002, Sous le signe du Capricorne.



Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.



Corto cite Rimbaud


Si vous souhaitez découvrir l'immense talent d'Hugo Pratt, rendez-vous à la Pinacothèque de Paris, du 17 mars 2011 au 21 août 2011 pour l'exposition "Le voyage imaginaire d'Hugo Pratt".

04/02/2011

La créolisation

A l'heure où le thème de l'identité (nationale) revient en force dans notre société, il est bon de (re)lire l'interview de l'écrivain Edouard Glissant que le site Le Monde met à disposition sur son site, en hommage à l'écrivain Martiniquais, mort hier.


Pour l'écrivain Edouard Glissant, la créolisation du monde est "irréversible"


Propos recueillis par Frédéric Joignot

Le grand écrivain antillais Edouard Glissant est mort le 3 février, à Paris, à l'âge de 82 ans. Poète, romancier, essayiste, auteur dramatique et penseur de la "créolisation", il était né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928 et avait suivi des études de philosophie et d'ethnologie, à Paris

Nous republions ici l'intégralité de l'entretien qu'il avait accordé au Monde 2, en 2005. Il venait alors d’achever son dernier ouvrage “La Cohée du lamentin” (Gallimard).


Qu'entendez-vous par la nécessité de développer une "pensée du tremblement", à laquelle vous consacrez votre prochain livre ? Selon vous, seule une telle pensée permet de comprendre et de vivre dans notre monde chaotique et cosmopolite ?

Edouard Glissant : Nous vivons dans un bouleversement perpétuel où les civilisations s'entrecroisent, des pans entiers de culture basculent et s'entremêlent, où ceux qui s'effraient du métissage deviennent des extrémistes. C'est ce que j'appelle le "chaos-monde". On ne peut pas diriger le moment d'avant, pour atteindre le moment d'après. Les certitudes du rationalisme n'opèrent plus, la pensée dialectique a échoué, le pragmatisme ne suffit plus, les vieilles pensées de systèmes ne peuvent comprendre le chaos-monde.

Même la science classique a échoué à penser l'instabilité fondamentale des univers physiques et biologiques, encore moins du monde économique, comme l'a montré le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine. Je crois que seules des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l'irrésolu, la crainte, le doute, l'ambiguïté saisissent mieux les bouleversements en cours. Des pensées métisses, des pensées ouvertes, des pensées créoles.

Pourriez-vous donner une définition de la "créolisation" ?

L'apparition de langages de rue créolisés chez les gosses de Rio de Janeiro, de Mexico, ou dans la banlieue parisienne, ou chez les gangs de Los Angeles. C'est universel. Il faudrait recenser tous les créoles des banlieues métissées. C'est absolument extraordinaire d'inventivité et de rapidité. Ce ne sont pas tous des langages qui durent, mais ils laissent des traces dans la sensibilité des communautés.

Même histoire en musique. Si on va dans les Amériques, la musique de jazz est un inattendu créolisé. Il était totalement imprévisible qu'en 40 ou 50 ans, des populations réduites à l'état de bêtes, traquées jusqu'à la guerre de cessetion, qu'on pendait et brûlait vives aient eu le talent de créer des musiques joyeuses, métaphysiques, nouvelles, universelles comme le blues, le jazz et tout ce qui a suivi. C'est un inattendu extraordinaire. Beaucoup de musiques caribéennes, ou antillaises comme le merengue, viennent d'un entremêlement de la musique de quadrille européenne et des fondamentaux africains, les percussions, les chants de transe. Quant aux langues créoles de la Caraïbe, elles sont nées de manière tout à fait inattendue, forgée entre maîtres et esclaves, au cœur des plantations.

La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse…

Selon vous, l'Europe se créolise. Vous n'allez pas faire plaisir au courant souverainiste français…

Oui, l'Europe se créolise. Elle devient un archipel. Elle possède plusieurs langues et littératures très riches, qui s'influencent et s'interpénètrent, tous les étudiants les apprennent, en possèdent plusieurs, et pas seulement l'anglais. Et puis l'Europe abrite plusieurs sortes d'îles régionales, de plus en plus vivantes, de plus en plus présentes au monde, comme l'île catalane, ou basque, ou même bretonne. Sans compter la présence de populations venues d'Afrique, du Maghreb, des Caraïbes, chacune riche de cultures centenaires ou millénaires, certaines se refermant sur elles-mêmes, d'autre se créolisant à toute allure comme les jeunes Beurs des banlieues ou les Antillais. Cette présence d'espaces insulaires dans un archipel qui serait l'Europe rend les notions de frontières intra-européennes de plus en plus floues.

Dans votre dernier roman, Ormerod, vous écrivez : "Qu'y a-t-il de commun entre le souffle du conteur, et les bêtes et le vent, un vonvon, un manicou, un colibri, et Flore Gaillard à Sainte Lucie en 1793, et la tragédie de Grenade en l'an 1983, et un taureau exaspéré ? C'est l'archipel des Caraïbes." Votre "archipel européen" semble influencé par l'archipel caraïbe ?

L'archipel caraïbe s'étend jusqu'à la côte colombienne de l'Amérique du Sud et la grande ville de Cartagena, atteint la Floride et la Caroline, et regroupe une quantité d'îles de toute taille. Tout au long de cet archipel, on a assisté à une intense diffusion de la colonisation européenne, puis la colonisation de tous par tous, ce qui a nourrit la créolisation et ses surprises à répétition. En 1902, pendant l'éruption de la Montagne Pelée à Saint-Pierre, sur les 98 bateaux qui étaient dans la rade, 64 venaient de Caroline ou des Etats américains.

Les Américains du sud des Etats-Unis ont vécu là-bas, ils ont adopté le style de vie des îles, ils se sont installés à Porto Rico, aux Bahamas, à Grenade. Ils ont été confrontés à des Noirs, des Espagnols, des Français, des métis, ils se sont créolisés. Ce ne fut pas une américanisation pour autant. Voyez l'incroyable richesse des musiques caraïbes depuis le jazz latino, en passant par le zouk, le reggae, le steel band, la salsa et le "son" cubain, etc, sans compter les nouveaux mélanges salsa-reggae, merengue-jazz.

Voyez la littérature et la poésie caraïbe depuis Aimée Césaire, sans oublier le prix Goncourt de Chamoiseau, ou l'extraordinaire littérature haïtienne, avec par exemple Jacques Stephen Alexis ou Franketienne. L'archipel offre un modèle de diffusion chaotique de l'art et de la pensée du tremblement, sans uniformisation, au contraire à travers la créativité poétique. L'Europe devrait y réfléchir, elle qui offre une telle mosaïque de langues et ne cherche pas à s'uniformiser culturellement…

La notion d'identité nationale, ou ethnique, ou tribale devient beaucoup plus difficile dans un monde-archipel. Il faudrait mieux, selon vous, s'ouvrir et se forger ce que vous appelez dans votre essai Poétique de la relation : une Identité-relation ?

Les identités fixes deviennent préjudiciables à la sensibilité de l'homme contemporain engagé dans un monde-chaos et vivant dans des sociétés créolisées. L'Identité-relation, ou l'"identité-rhizome" comme l'appelait Gilles Deleuze, semble plus adaptée à la situation. C'est difficile à admettre, cela nous remplit de craintes de remettre en cause l'unité de notre identité, le noyau dur et sans faille de notre personne, une identité refermée sur elle-même, craignant l'étrangeté, associée à une langue, une nation, une religion, parfois une ethnie, une race, une tribu, un clan, une entité bien définie à laquelle on s'identifie. Mais nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l'autre.

Nous devons construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres. Une Identité-relation. C'est une expérience très intéressante, car on se croit généralement autorisé à parler à l'autre du point de vue d'une identité fixe. Bien définie. Pure. Atavique. Maintenant, c'est impossible, même pour les anciens colonisés qui tentent de se raccrocher à leur passé ou leur ethnie. Et cela nous remplit de craintes et de tremblements de parler sans certitude, mais nous enrichit considérablement.

Vous dites regretter que la littérature française ne soit pas du tout "ouverte au mouvement du monde" et encore moins créolisée?

C'est la même chose à chaque rentrée littéraire. En France, on pratique une espèce de refus fondamental à s'enrichir de la diversité. La littérature française a oublié le mouvement du monde. Elle ne traite plus que des para-problèmes de psychologie, elle est retournée sur elle-même, elle ne nous apprend presque rien de ce qui se passe dans cette société métissée, elle est frileuse de tout, surtout du plaisir et des autres, elle est monotone et monocorde. La littérature française a un gros problème avec le baroque que n'a pas la littérature latino-américaine ou caraïbe. Les Français se sont beaucoup renfermés sur eux-mêmes après la guerre, rejetant les étrangers et la vie qui les bousculait, appelant à l' "intégration " et l'"assimilation " des immigrés, c'est-à-dire à l'érasement de leurs cultures.

Aux Etats-Unis, ils n'ont pas peur des leurs étrangers, ni de ce qu'ils apportent à leur pays. Prenez des Algériens français comme les Harkis, on a essayé de les cacher, de les isoler. La France les a rejetés. La population ne les a pas accueillis, on a vu très peu d'interactions entre la population harki et française. Pourtant, en même temps, la relation se passait dans l'inconscient, les Français savaient qu'il se passait quelque chose de très grave entre eux et les Algériens. L'inconscient de la guerre d'Algérie, le déni, la culpabilité, ont toujours été très puissants, mais très peu d'écrivains en ont parlé. La richesse de la société française, de son histoire, n'a pas la littérature qu'elle mérite. Mais ce sera éphémère, tout cela va changer bientôt…

05/11/2010

Littérature augmentée

La réalité augmentée... de moins en moins science-fiction, de plus en plus science du réel.
Voici deux exemples de littérature augmentée. Pour l'instant il faut encore passer par un visionnage au moyen d'un écran afin de mixer réel et virtuel en temps réel... mais peut-être un jour, comme dans ma fiction Comme un chien dans un jeu de puces, le mixage se fera directement grâce à une puce implantée et à des lentilles de vision augmentée.


Dr Jekyll et Mr Hyde:
Deux étudiants de HGK Basel, ont réalisé pour leur thèse de fin d'année ce livre intitulé « Dr Jekyll et Mr Hyde » mêlant 2D et 3D.




Le monde des montagnes:
Le livre magique de Camille Scherrer, projet présenté en 2008 pour son diplôme à l'Université d'Art et de Design de Lausanne.

27/04/2010

Frankenstein...

... ou le Prométhée moderne, ce roman gothique de la jeune Mary Shelley est souvent présenté comme le précurseur de la science-fiction. Publié en 1818, l'histoire est celle d'un monstre et de son créateur, le docteur Victor Frankenstein... Mary Shelley y aborde différents thèmes comme la solitude, l'amour et l'amitié, l'éducation, l'injustice, l'innocence, la monstruosité, la science et la conscience, l'apparence et les préjugés, la condition de la femme, les progrès et la nature.
Il est disponible en PDF sur le site des Éditions suisse Diogène... alors ne boudez pas votre plaisir et lisez, relisez ce chef-d'oeuvre!

Photo: l'inoubliable Boris Karloff dans le rôle du monstre, dans l'adapatation cinématographique de James Whale (1931)

21/12/2008

Fleurs d’éditions

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Petite maison d’édition pyrénéenne a priori axée sur l’Espagne, La ramonda défend aussi une certaine idée de l’Europe et du monde. Portrait d’un beau projet alternatif.

La ramonda est une plante vivace dans le jardin français des livres. C’est aussi une petite fleur des Pyrénées qui « pousse entre les rochers, dans une fissure, dans des conditions rudes mais fleurit joliment dans ce monde minéral », explique Charles Mérigot, fondateur des éditions. Le premier titre publié est le récit de son errance sur les terres arides de l’exclusion. « Avant j’ai été prof de physique et de maths, informaticien. Puis chômeur de longue durée. Un peu SDF avec de petits boulots de temps en temps. » Ce premier récit, Le dit de la cymbalaire – une autre plante vivace, la cymbalaire – publié grâce à une souscription, sort sous serre, « alors que la maison d’éditions n’était pas encore officiellement créée, mais qu’elle existait dans une « couveuse d’entreprise » depuis juillet 2005. » En novembre 2006 la SARL est lancée. L’éditeur a trouvé les ressources morales de quitter la rue dans sa rencontre avec l’association Solidarités Nouvelles face au Chômage. Il retrouve un peu de son identité, celle « qui ne se caractérise pas, surtout, par l’étiquette qu’on nous flanque, chômeur, sdf, informaticien, manœuvre… mais par ce qu’on fait et ce qu’on pense. »
Les premiers textes qui éclosent reflètent déjà la ligne éditoriale de La ramonda. « Tout d’abord j’ai eu la possibilité d’écrire un petit texte sur le manque d’argent quand on se trouve en situation d’exclusion. » Le texte a plu et il sera repris entre autres par Esprit et Alternatives économiques. Puis il replante un vieux projet. « Depuis quelques années j’écrivais pour des amis de petits cahiers sur l’Aragon. J’ai alors décidé d’éditer des textes qui auraient un rapport avec ces sujets bien différents : l’exclusion et l’Aragon. » Hormis les orages de la vie de l’ancien chômeur, ce qui relie les deux thèmes c’est le lien symbolique entre « la résistance aux marges dans des conditions difficiles, (et) l’utopie du renouveau printanier qui ne se soucie ni des stériles rocs ni des montagnes frontières » comme on peut le lire sur le site de La ramonda. L’éditeur revendique sa part de rébellion contre l’actuelle division du travail. « On assiste à une chose curieuse : plus les machines devraient permettre à chacun d’obtenir une certaine autonomie, plus le travail est parcellisé, éclaté. Au point que ce travail perd tout sens ! Je n’ai pas cette conception de la vie ni du progrès. » Comme une méfiance aussi envers les professionnels, tellement spécialisés, selon lui, qu’ils ne savent plus pourquoi ils travaillent ni à quoi peut bien servir ce qu’ils font. « Il ne faut pas écouter ceux qui se présentent comme spécialistes mais ceux qui s’intéressent à votre projet », résume-t-il.
Les éditions publient également une revue sur l’Aragon et des livrets hors-série, comme celui à paraître sur le chanvre textile. En projet également, un beau livre sur la Creuse et des romans espagnols. Le premier est sorti début octobre. Du givre sur les épaules est le premier roman de Lorenzo Mediano. L’histoire d’un amour impossible dans ces Pyrénées dont, selon Charles, on ne saura jamais si elles sont une barrière ou un trait d’union.

« L’universel c’est le local moins les murs »

L’Aragon est plus qu’une passion pour l’éditeur, une partie de sa vie. C’est « une région proche, injustement méconnue. Profondément européenne ». Car malgré son ancrage régional, La ramonda se définit comme européenne. « Je suis abasourdi par l’attitude générale des personnes – qui se disent toutes Européens convaincus – qui ne peuvent concevoir que l’on vende des livres espagnols en France ou l’inverse !! » L’Europe selon Charles ce n’est pas celle qui se construit « contre la Chine, l’Inde, les EUA, où je ne sais qui ». Pour lui, il ne sait plus où il a lu ça, « l’universel c’est le local moins les murs ». Il lui semble indispensable de « s’ancrer dans la vie des personnes et des régions pour parler de l’Homme. Sinon, on se met à dire des bêtises sur un Homme imaginé, virtuel dirait-on aujourd’hui. » Lui n’a aucun mal à se penser Européen, Limousin, Occitan, méditerranéen, citoyen français ou du monde. « L’Europe, nous n’avons pas à la construire, elle existe depuis au moins le paléolithique (les peintures de cette époque ont des caractères communs), en tout cas le néolithique. En revanche ce qu’il nous reste, et nous restera toujours à faire c’est de se rencontrer, se comprendre. » Des rencontres qu’il faut savoir provoquer. Comme par exemple au salon de Pau, « à 70 km de l’Espagne ! ». Il a souhaité inviter sur son stand la maison d’édition espagnole de Mediano. « Lorsque j’en ai parlé aux organisateurs, ils m’ont répondu que jusqu’à présent cela ne s’était jamais fait et ils ont été enthousiastes ! »

S’il devait être une fleur, Charles se sentirait bleuet, « piquant et sauvage, au milieu d’un champ de blé OGM ». Mais c’est en éditeur patient que Charles cultive son jardin. Depuis quelques mois, La ramonda est aussi devenue une librairie virtuelle. Charles pense qu’il y a la place dans le champ des éditions pour sa fleur des montagnes. « Mais bon, peut-être qu’il faudrait revenir dans dix ans pour voir où nous en sommes ? J’aime bien cette phrase d’Antonio Machado : caminante, no hay camino, se hace camino al andar. » Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant… Sur ceux, fleuris et escarpés des Pyrénées, pour La ramonda.


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Du givre sur les épaules
En octobre, La ramonda a publié Du givre sur les épaules (lire le 1er chapitre), la traduction du premier roman de Lorenzo Mediano. Médecin, spécialiste de la survie en montagne, celui-ci connaît un véritable succès en librairie de l’autre côté des Pyrénées. Son premier roman, il y en a eu d’autres ensuite, s’est vendu à 20 000 exemplaires. Charles Mérigot présente ainsi ce livre né de l’oralité, au cours de veillées : « Tout d’abord c’est un roman de passion et d’aventures dans les Pyrénées. La vie d’un jeune berger amoureux de la fille de son patron, grand propriétaire. Une autre façon de présenter le livre est qu’il s’agit d’une description des relations sociales dans les montagnes aragonaises juste avant qu’éclate la Guerre civile. Enfin, on peut y voir aussi une réflexion sur la façon de « dire l’histoire » d’une société qui doit continuer à vivre après un massacre auquel tous ont plus ou moins participé. Cela peut évidemment s’appliquer à l’Espagne, mais hélas à bien d’autres nations ou sociétés. »

Article paru sur le site d'info culturelles Plan-neuf le 17 décembre, au lendemain de l'attribution du prix Vivre livre des lecteurs du Val-d'Isère au roman de Mediano, Du Givre sur les épaules.