"La plume est la langue de la pensée"
Miguel de Cervantes Saavedra

21/07/2022

Les hackers maudits

En dépoussiérant de vieux dossiers sur mon ordi, je suis tombé sur cette nouvelle, écrite il y a quelques années et que je n'avais jamais rendu publique. Je la partage donc avec vous, très légèrement remise au goût du jour (un peu d'écriture inclusive ne fait pas de mâle dans ce genre de cas ;) ) mais en gardant la trame maladroite et les accents d'un cyberpunk un peu vieilli.

 Et d'ici quelques jours je mettrai ici un autre texte, plus récent... à suivre.

 


 

 

Maudits hackers

 

Depuis le dernier étage de l’arcologie Est de Paris, Shelley embrassait toute la ville de son regard gris carnassier. D’un claquement de doigts elle éteignit la baie-vitrée sur laquelle apparurent un à un les motifs néo-rétro de son artiste d’avant-garde préféré et préprogrammé. Le psychédélisme électro-vintage s’étalait, irisait en ombelles sur les vastes panneaux qui, il y a un instant encore, lui donnaient à voir l’étendue de son pouvoir. Elle détestait voir le jour poindre. Shelley de BioNike alla s’asseoir derrière son vaste bureau. Le fauteuil en sky s’ajusta automatiquement aux courbes encore gracieuse de la sexagénaire. Elle leva le petit doigt et un écran virtuel apparut, comme éclot du marbre de son pupitre. Elle l’étira afin de lui donner une taille convenable pour ses yeux fatigués. D’un mouvement de pensée elle se rendit sur son site personnel. La voix de PIA, son IA personnelle, l’accueillit. D’une nouvelle connexion neuronale Shelley ouvrit sa boîte de conversation. Mais le message qu’elle attendait n’était pas arrivé. Elle referma violemment l’écrin de ses missives privées et d’un ordre mental congédia sa servante électronique, tout en lui demandant de la prévenir immédiatement si un nouvel appel entrait. Elle se plongea dans l’un des dossiers qui encombrait l’espace virtuel de son bureau. L’une des petites entreprises qui composaient le consortium qu’elle dirigeait faisait l’objet d’une OPA hostile de la part de la firme qui gérait la cité moscovite. Elle lisait et relisait sans parvenir à se concentrer, revenant sans cesses sur les mêmes lignes, butant sur les mêmes mots. Elle referma le dossier et d’un geste souple du poignet fit s’évaporer la fenêtre ouverte sur le monde virtuel. Shelley appuya sur un bouton du siège et son train de roulage s’escamota. Sa chaire perdit un peu de hauteur dans un chuintement pneumatique avant de se stabiliser. La PDG de Paris imprima sur la carte du fauteuil en sustentation le chemin de son laboratoire et celui-ci l’y mena dans un soupir dénué de tout romantisme.


Shelley regardait la poupée inanimée, étendue sur la table d’opération. Une petite fille d’une dizaine d’année, crâne rasé, visage lisse, yeux clos par la fatigue d’une vie suspendue aux lèvres cousues par la maladie, des tubes qui alimentent, remplacent les fonctions vitales vidées de leurs substances. Et les « bip ! bip ! » des machines qui respirent. Les aspirations d’un être qui ne demande qu’à expirer. Des courbes qui dessinent les montagnes russes que la mère parcourait des yeux. Quelques larmes glissaient sur les joues liftées de Shelley. « Ne t’inquiètes pas ma chérie... Dans quelques jours, ta maman te redonnera la vie. »

« Shelley... Une vidéo-com sur votre première ligne. » Un « qui » lui traversa l’esprit et Pia incrusta sur sa lentille baignée de larmes les traits secs du médecin-chef de la section expérimentale de la clinique BioNike. Shelley essuya sa peine d’un revers de manche, sortit du labo et prit l’appel.

« C’est maintenant que vous appelez ? Ça fait des heures que j’attends ! J’espère au moins que vous avez de bonnes nouvelles pour moi, parce que sinon... »

« On a réussi ! »

« Comment ? »

« On a réussi ! On a téléchargé de manière satisfaisante l’esprit d’un être humain ! »

« Vous... Vous êtes sûr ? »

« Oui Madame.  Bien entendu, nous devons encore effectuer des tests. Nous devons analyser l’évolution sur le long terme... Mais on a une version stable de la personnalité ! Un transfert réussi du monde biologique à l’e-World. Je... »

« Merci Victor. Je vous rappelle plus tard. Pour l’instant ne divulguez l’information à personne. Je me charge d’informer le monde de notre grande réussite. »

La PDG de Paris-Cité-Bulle n’était plus que Shelley, la mère de sa petite Marie. Sa petite sauterelle. Son ange blond plongée dans un coma artificiel depuis presque cinq ans. La femme perdit la dignité de sa fonction, fondit en larmes, des larmes de joie cette fois et couru jusqu’au Labo. La porte s’ouvrit en identifiant sa pupille trempée. Shelley s’effondra sur le corps immobile de Marie. Elle pleurait et ses larmes imprégnaient le pyjama immaculé de sa chère fille. Elle se releva et prit le visage de Marie entre ses mains. Les larmes s’estompèrent et le temps d’un sourire une éclaircie inonda la pièce de sa douce chaleur. La peau de Marie se colora d’un joli ton ocre.

« Ça y est mon ange... Maman a réussi. Je vais bientôt pouvoir te serrer dans mes bras... On va se retrouver mon cœur. » Les larmes la submergèrent à nouveau. Elle était prise de hoquet, les mots ne pouvaient plus sortir, mais un bonheur qu’elle n’avait plus connu depuis des années irradiait de tout son être.


*


Le soleil était sur le point de se lever... c’est en tous cas ce que distillait la radio d’info continue dans la petite pièce qui servait de chambre-cuisine-salle à manger à la famille. Le père n’était déjà plus là, parti comme chaque jour hanter les chantiers du Paris de ce milieu du XXIe siècle... Paris que le consortium propriétaire mettait sous cloche. Paris-Cité-Bulle. Une protection contre la pollution de l'atmosphère. La nouvelle cage invisible de l'humanité. La mère goûtait à ces quelques instants de délices pendant lesquels elle n’avait plus de mari et pas encore d’enfants. L’aspirateur à la main, elle se regarda dans le reflet du miroir et ne vit pas ses yeux tristes pendre lamentablement sur ses joues creusées. Elle se voyait sans âge, l’iris ouverte sur les beautés de l’avenir et la peau fraîche des matins enfantins.

Son fils avait allumé sa console et commencerait d’ici un petit quart d’heure ses cours de schizophrénie appliquée aux mondes virtuels. Il terminait en toute hâte sa ration alimentaire matinale et les exercices pratiques sur lesquels il s’était endormi la veille au soir. Sa mère l'entendait psalmodier en boucle les slogans de son PsycoCoach « Je ne suis pas mon avatar », « Mon corps n’est pas un corps de données... Mon corps n’est qu’un prêt. » Il s’était enfermé à double tour, clef codée en hélice enroulée sur elle-même, dans sa chambre. Mais quelques minutes plus tard, il décodait sa porte et criait : « Maman ! Y’a plus d’flux ! » La mère sursauta. L’image du temps révolu se brisa sur son reflet et lui apparurent toutes les cruautés du temps présent. Ses yeux étaient lavés de toute passion par une vie déjà trop longue de 40 ans. Les marques bleues-mauves des coups de foudre de son mari violaient la pâleur cendrée de son visage islandais. « Mmmmmh... Je mets la pompe en route. Bouge pas, mon grand. » Elle dirigea ses pas lents vers la porte d’entrée, ouvrit le petit boîtier situé à gauche, repositionna l’interrupteur sur « ON » après avoir glissé sa carte de paiement et l’empreinte de sa main droite pour redonner du crédit à la famille. Le ronronnement de la pompe à fric se fit entendre. Quelques secondes et monta du filtre de la porte de son fils un « merci » emprunt d’une reconnaissance vocale dans laquelle la mère ne le reconnaissait plus. Elle songea à sa fille qui, elle, pouvait réussir. Sortir de la routine et prendre l’itinéraire des hautes sphères. Elle s’apprêtait à participer à la toute première édition de la PT Academy. Sa fille, ce bout de chaire qu’elle avait porté 9 mois avait été sélectionnée et serait, peut-être, la première Prêtresse Technologique associée à BHL, l’intelligence artificielle parisienne. Selon les prévisions des spécialistes dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, la Singularité Technologique devrait se manifester et donner à BHL le surplus d'âme qui lui manquait encore. Tous les citoyens attendaient cet évènement avec une impatience croissante. La Singularité serait le début d’une nouvelle révolution... de la prochaine évolution.


*


Dans l’espace sans temps de l’e-World des millions, des milliards d’avatars rejouaient à chaque minute le grand acte de la vie réelle. Dans cette modélisation du monde tout n’était que caricature… les détails se payaient chers et l’inutile n’avait pas sa place.

Iels étaient là tous les cinq quand Arthur se matérialisa dans leur repère, sorte de salon privé installé dans les recoins oubliés de quelques jeux en lignes. Ça ressemblait à un squat, une fabrique désaffectée... L’usine à rêve de leur réalité virtuelle où ils promenaient leurs avatars nonchalants. Arthur, Charles, Isidore, Antonin, Edgar et Paul... Derrières ses prénoms se cachaient les membres des hackers maudits, un groupe de pirates qui depuis de longs mois s’attelaient à démonter le mythe à naître de la Singularité technologique. Iels ne croyaient pas et ne voyaient dans cet espoir qui tenait le peuple qu’un nouvel opium. Chacun des six noms avait pris pour cible l’un des six nouveaux empires de l’ère virtuelle... Paris, Moscou, Berlin, New-York, Pékin et Mexico. Les six premières cités-bulles, celles qui avaient contrôlé la réaction en chaîne et avait mis sous la cloche de la privatisation les grandes villes de la planète.

Les six geeks ne s’étaient jamais vu... mais iels se connaissaient pourtant tel des adelphes, se côtoyant quotidiennement à travers le miroir virtuel aux alouettes. Iels auraient pu dire ce que chacun.e aimait mieux que leurs propres parents ; énumérer les aspirations des autres ; découvrir chacune de leurs pensées les plus intimes ; commander pour l’autre la pizza garnie de ses ingrédients préférés... mais iels auraient tout aussi bien pu se croiser dans la rue sans se reconnaître. Ensemble iels avaient sillonné le monde entier sans bouger leurs fesses de leurs écrans. Iels s’étaient même serrés dans leurs bras haptiques, avaient échangé des milliers de fichiers visuels, sonores... avaient goûté ensemble aux saveurs des cinq continents grâce aux imprimantes sensitives. Certains, certaines, iels n’avaient sur ce point aucune certitude, avaient expérimenté en duo, trio et même en groupe le sexe virtuel. Iels se connaissaient très bien au fond, mais n’avaient aucune idée des formes des autres.

Soudain Edgar fit apparaître, en quelques lignes de codes, un gros chat noir qui vint frôler chacun des cinq hackers en même temps. « Je crois que j’ai pécho kekchose ! V'nez voir ça... » Le chat disparut dans un ronronnement binaire et les cinq avatars, sortes de poulpes multiformes, se redressèrent, leurs couleurs passèrent du bleu-ennui au mauve-curiosité. Iels nagèrent dans l’espace virtuel qui les séparait. L’agitation qui secouait les couleurs et les formes de leurs avatars en disait plus long que tous les mots de toutes les langues de la Terre. Edgar avait déniché une faille de sécurité et pour Arthur s’ouvrait une fenêtre donnant sur son pire cauchemar.


*


Shelley de BioNike avait convoqué le conseil d'administration de Paris dans l’après-midi. Actionnaire majoritaire de l'entreprise héritée de son père, BioNike spécialisée en Intelligence Artificielle, Shelley appuyait son pouvoir sur la domination qu'exerçait son entreprise sur ses partenaires au sein du Consortium Paris-Cité-Bulle et sur le réseau de filiales qu'elle entretenait dans les principales cités-bulles du monde citoyen.

La puissante PDG parisienne avait fait apparaître l'avatar de Pia dans sa réalité augmentée. Elle la regardait en pensant qu'elle touchait au but. Elle songeait à quelle point cet être artificiel, malgré toutes les prouesses technologiques dont ses équipes et elle-même étaient capables, ne représentait que le premier maillon de l'évolution d'une nouvelle espèce. Elle savait depuis longtemps, depuis toute petite même... quand son père lui livrait ses pensée sur l'évolution de l'humanité, que la Singularité dépendait grandement de l'interaction entre la mise au point d'une intelligence artificielle et le téléchargement de l'esprit humain. Mais comme pour la question de la poule et de l'œuf, Shelley s'était toujours demandé ce qui viendrait en premier. Aujourd'hui elle semblait enfin sur le point de résoudre cette énigme. La numérisation de l'intelligence humaine servirait de base au développement de la super intelligence artificielle... et cette fusion permettrait l'accélération nécessaire à l'avènement de la Singularité qui elle-même donnerait une existence réelle au nouveau Dieu virtuel. Cet avatar divin serait le guide des premiers pas d'une humanité colonisant le continent virtuel. Pas un cycle, mais un voix tracée vers le futur.

Shelley sortit de sa torpeur et commanda à Pia de programmer en urgence une entrevue avec BHL. La sexagénaire connaissait bien les limites de ce logiciel sophistiqué d'aide à la décision... mais elle savait aussi que l'approche de la Singularité pourrait très bien provoquer ses premiers symptômes avant même son éclosion. Et, comme les simples citoyens, elle était dépendante aux conseils avisés des machines... mais elle avait l'avantage de bénéficier de ceux de l'artifice d'intelligence le plus évolué de son époque.

Un quart d'heure plus tard, à 12h30, la Présidente, Directrice et Général de la bulle parisienne se présentait aux portes du sas d'accès ultra-sécurisé de l'écrin où somnolait certainement BHL, dans le ronron de la routine des tâches automatiques du cerveau synthétique de la cité. Son iris, ses empreintes digitales, ainsi qu'un échantillon de son ADN... mais aussi un scan de ses fonctions vitales permirent à la matrice de sécurité de s'assurer qu'il s'agissait bien de la PDG et qu'elle était bien seul. Shelley tapota enfin son code secret et la porte s'ouvrit.

Elle se dirigea vers un casier d'où elle sortit sa combinaison d'immersion en milieu virtuel. Elle se déshabilla. Les formes que dessinait son uniforme de femme-maîtresse s’effacèrent, s’affaissèrent, découvrant cette chair ridée, ce corps vieilli qu’elle ne supportait plus. Elle lava cette carcasse honnie, purifia cette enveloppe charnelle qui lui pesait tant. Elle enfila la combinaison et passa sous une nouvelle douche qui termina d'aseptiser cette seconde peau. Elle tendit sa rétine à la caméra de garde devant la porte d'entrée de la chambre de BHL qui se saisit de sa tétine, la suça jusqu’au nerf optique pour l'ultime identification. La porte s'ouvrit enfin.

BHL n’était rien d’autre qu’un montage, un assemblage grotesque de consoles, de PC, d’écrans. L’histoire de l’informatique s’y dévoilait en strates. Des câbles reliaient les uns aux autres ces éléments disparates, plongeaient dans les murs, illuminant les écrans qui les tapissaient. La chambre était noire et traversée de quelques éclairs aux couleurs du génie endormi. Shelley s’approcha. Elle saisit le siège qui semblait l’attendre. Elle était la seule à pouvoir ainsi consulter BHL en toute intimité. Elle savait qu’elle allait bientôt perdre ce privilège… D’ici quelques semaines une PT serait élue par les téléspectateurs. Elle deviendrait alors celle par qui le peuple interrogerait BHL lorsque celui-ci serait devenu l’une des manifestations de l’IAM, l’Intelligence Artificielle Mondiale… le prochain Dieu créé par l’humanité.

Shelley déposa son offrande, une console dernier cri à la surface du cerveau artificiel. Elle s’assit, posa sur sa tête la couronne d’électrodes, connecta les tentacules de BHL aux stigmates de sa combinaisons. Une série de programme pénétra les défenses immunitaires de l’implant de Shelley qui lança une série d’ordre au pharmacopatch, libérant petit à petit une dose opiacée suffisante pour mener la PDG sur les traces du dragon. Elle posa sa question avant de sombrer dans la transe durant laquelle elle verrait sa réponse : « BHL, toi dont la sagesse est pure, lavée de toute passion, consens à m’éclairer de ta lumière. Puis-je enfin initier le grand projet, la numérisation de l’humanité ? »


*


Il était déjà presque midi et la mère commençait à peine à cuisiner. Le canal des émissions de jeux avait envahi le séjour. La mère aimait suivre la roue de la fortune, deviner le juste prix et aurait aimé gagner les millions mis en jeux chaque jour en fin de matinée. Le père n’allait pas tarder. Il n’aurait, comme chaque jour qu’une petite demi-heure avant de repartir sur les chantiers. Le vieux robot de nettoyage, incapable de distinguer un motif d’une salissure, s’escrimait comme à chaque fois que la mère s’en servait à frotter les marbrures du carrelage. Elle lui décocha un coup du tranchant de la main à l’arrière de sa tête de boîte de conserve et l’envoya étendre le linge… tâche dont il s’acquittait avec plus de facilité.

Elle attendait avec une exaspération croissante que l’androïde, d’occas’, que son mari lui avait offert avec sa première paie du chantier de la bulle, revienne du marché. On était jeudi et aux portes de la cité les terriens, ceux qui vivaient en-dehors des bulles citoyennes, venaient vendre les produits de la terre… Produits dont le consortium disait qu’ils étaient impropre à la consommation, mais dont les prix imbattables faisaient oublier toute mise en garde. La rumeur prétendait que le consortium agissait de la sorte par pur intérêt… Après tout les légumes et autres fruits des Terres émergées étaient les seuls produits non brevetés par l’OMC, l’Organisation Mondiale Citoyenne, que consommaient les pauvres. La mère éprouvait chaque jeudi une grande fierté à envoyer son « andro » faire les courses… Elle était l’une des seules du quartier à en posséder un. Son mari était contremaître et son accession au chantier de la bulle de la cité était une promotion importante. Pas de quoi changer de niveau de vie, mais suffisant pour se payer ce petit luxe d’épater la galerie de mégères qu’elle côtoyait du temps où elle allait elle-même faire ses achats au marché noir.

Enfin l’androïde arriva de sa démarche mal assurée. Sa voix enrayée pria la mère de l’excuser du retard, mais le tramway avait subi une avarie et ce n’était que dix minutes plus tard que le robot avait pris l’initiative de rejoindre le domicile en empruntant l’un de ces bus qui ont tant de mal à se faire leur place dans le flot de circulation automobile. Le langage châtié du robot faisait toujours rire la mère. Elle mit les quelques patates et les carottes terriennes dans le bouillon de nutriments du PAIN quotidien vendu par le consortium…la Portion Alimentaire d’un Individu Normal. Le petit androïde doré s’assit en attendant que sa maîtresse lui donne de nouveaux ordres. La mère le fixa du coin de l’œil poser maladroitement son séant métallique sur la chaise en plastique moulé. Elle songea à sa fille qui voyait dans l’androïde à la prose soutenue l’incarnation de C3PO, le diplorobot de la Guerre des Étoiles. Ça faisait des semaines qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de sa fille. Elle savait bien que la préparation à la PT Academy était stricte et qu’aucune communication avec le monde extérieur n’était autorisée. Elle avait hâte que l’émission commence. Elle avait hâte de voir sa petite, sa beauté de 16 ans, passer les étapes et les votes des spectateurs jusqu’à la victoire finale… jusqu’à ce qu’elle devienne la première PT de l’histoire de Paris. Lundi, se dit-elle… Lundi je vais la voir. Est-ce qu’elle aura changé ? Est-ce qu’elle sera prête ? Soudain le train-train des jeux quotidien dérailla sur la voix des infos… Le présentateur, sans donner plus de détails, annonça que la PDG de la cité donnerait une conférence de presse le soir même à 20h avant de rendre l’antenne aux amuseurs des ménagères de moins de 50 ans.

Le fils était toujours enfermé dans sa chambre. Sa voix parvenait encore à sa mère, atténuée par le filtre d’intimité que le fiston avait installé dans sa chambre. Il suivait maintenant son cours de maths. La mère en était certaine car elle entendait les borborygmes caractéristiques que laissait échapper son fils lorsqu’il ne digérait pas les problèmes d’arithmétiques posés par son prof virtuel. Mais, tout d’un coup la porte de la chambre s’ouvrit et, tel un démon, son fils sorti de sa chambre en coup de vent alors que la porte laissait encore s’échapper quelques bruits intestinaux. « Je sors avec des copains. Je rentre pas tout de suite. On se verra à la conf’ de presse. » Et il fit claquer la porte de l’appart' et un baiser pour sa mère.


*


De la faille ouverte sur le réseau sécurisé citoyen, les hackers virent sortir des doigts, deux mains qui s’agrippèrent aux bordes de la fenêtre qui s’agrandissait toujours plus. Chacun des geek fut renvoyé aussitôt à l’espace clos de sa réalité. Déconnexion. Arthur dans sa chambre d’étudiant parisien. Edgar dans le cybercafé d’un vieux quartier bostonien. Isidore sous sa tente plantée dans le désert uruguayen. Un vieux wagon bringuebalant qui traverse le cañon du cuivre pour Antonin. Charles regagna la cabine étroite du bateau le menant à La Réunion. Et Paul dans sa chambre bruxelloise de modeste prof de poésie se retrouva comme un con.

Une tête apparut dans la fenêtre ouverte de leurs écrans, le regard penchée vers le sol. Muetdhiver. Le visage encadré d’une abondante chevelure dont la pixellisation s’estompait peu à peu se releva, découvrant des traits de toute beauté. Marie Zorn. Un visage doux qui irradiait la sérénité… et qui portant semblait se transformer à chaque instant. Le visage souriait. Néo. L’être doré passa les épaules hors de chaque écran, puis le buste, la taille, les jambes. Il s’assit sur le rebord de l’écran, comme en équilibre entre les mondes. Paul Durham. Une voix au timbre harmonieux s’empara des six hackers et leur susurra à la conscience : « Je suis le premier humain numérisé… Je suis le premier colon du continent virtuel. Je suis l’annonce de la mort de l’humanité. Je suis la post-humanité éternelle. Vous n’êtes déjà plus en vie. Je suis le dernier humain. Mourrez ! Ne craignez rien. Craignez-moi, oh oui ! » Motoko Kusanagi. L’image fantomatique tomba en arrière et disparu dans le fin fond du vide numérique... Le visage sans âge de C.D. Simack en persistance rétinienne.

Les écrans représentaient à nouveau la fabrique des rêves des pirates et chacun d’eux replongea avec délices dans les sensations digitales. Arthur grésillait. L’avatar semblait se disloquer, se recomposer, était parcouru, des tentacules à la tête, par des bandes comme sorties d’un antique téléviseur à tube cathodique. Puis l’image neigeuse se stabilisa à nouveau. Les autres se regardaient de leurs yeux multiples et globuleux. « Qu’est-ce que c’était qu’ça ? » Les couleurs qui explosaient indiquaient que la tempête ne s’était toujours pas calmée sous les crânes transparents et volumineux des céphalopodes. Puis d’un ton calme Arthur déclara : « Les gars, je crois qu’on vient de trouver ce qu’on cherchait. » Son avatar prit une forme plus humaine jusqu’à ressembler trait pour trait à celui qu’il était dans la réalité. « Je crois qu’il est temps qu’on se rencontre vraiment. » Arthur s’assit dans un fauteuil que ses formes dessinaient au fur et à mesure qu’elles s’y enfonçaient. Il monta le volume d’une radio d’info et toustes entendirent parler de l’annonce que ferait d’ici peu Shelley de BioNike.

Comme si la même idée traversait leurs esprits, après que la même expérience se soit jouée de leurs corps, chacun.e dans son coin se mit au travail. Iels n’avaient plus besoin de communiquer pour se comprendre. Edgar analysait les formes différentes qu’avait empruntées à la littérature l’étrange créature. Isidore tentait de déchiffrer les codes cachés, s’il y en avait, dans les paroles prononcées. Charles reliait la fenêtre qu’ils avaient tous vu s’ouvrir aux sensations qui avaient étreint leurs corps. Antonin cherchait le langage caché dans la mise en scène de l’apparition. Paul parcourait les mondes virtuels afin de découvrir si d’autres cybernautes avaient été victime de ce piratage hors norme. Arthur se projetait lui dans les visions que la voix avait provoquées. Il connaissait cette voix. Il lui avait fallu quelques secondes après le silence pour la reconnaître. Il savait qu’elle était la clef de la porte de sortie. Il lança aux autres : « Vous me suivez ? »


*


Avec l’accord sans réserve du CA de Paris-Cité-Bulle, Shelley de BioNike avait invité les médias du monde entier à sa conférence de presse et tous se pressaient maintenant devant de la table derrière laquelle se tenait la PDG de Paris-Cité-Bulle. Elle présenterait cette première numérisation d'une intelligence humaine comme le signe annonciateur de la Singularité... Cette réussite n'était qu'une première étape. Dans les mois à venir l'OMC devrait gérer les demandes de téléchargement. Et selon le plan prévu, on offrirait en premier lieu ces numérisations à des cobayes volontaires, choisis parmi les populations démunies. On leur avait promis le paradis virtuel... ils en seraient les pionniers.

Au pied de l’arcologie la foule se massait, bruissait des rumeurs les plus folles. Beaucoup s’étaient laissé dire que les premiers signes annonciateurs de la Singularité s’étaient manifestés et que la PDG elle-même n’était déjà plus humaine. Certains pensaient que la femme la plus puissante de Paris leur signifierait le début de la numérisation de l’humanité. Des prédicateurs prédisaient à qui voulaient bien les écouter, ceux qui élargissaient assez les mailles du filtre auditif, l’avènement du nouveau Dieu. « Car en vérité je vous le dit... ce soir c’est Dieu que nous fêtons. Ce soir Il descend sur terre et nous guidera vers le paradis virtuel. » Pour beaucoup de citoyens, la Singularité technologique se résumait à l’émergence d’une intelligence artificielle infinie, nouvel avatar des croyances divines, dont les futures PT seraient les interprètes. Toutes les enceintes de la ville, les baies-vitrées des arcologies, crachaient leurs écrans publicitaires à la face des citoyens. Les plus riches profitaient déjà du spectacle en immersion totale dans l’e-World.

Debout dans la rigidité de sa fonction, Shelley attendait le signal du canal officiel pour commencer son allocution. Elle prit une gorgée d’eau. Une eau cristalline qui aurait fait baver plus d’un concitoyen, trop habitués aux eaux troubles de leurs conditions économiques. Enfin la petite lumière rouge s’alluma sur la caméra fixe en face d’elle. Un technicien lui afficha sa main, doigts écartés. Sa voix retentit. 5… 4… 3… Seuls ses doigts continuèrent le décompte… 2… 1…

« Chers citoyens, chers concitoyens,

J’ai ce soir l’immense privilège, le bonheur même, d’être la voix qui annonce à l’humanité que le compte à rebours vers son propre dépassement est lancé. Demain, dans quelques jours, commencera la plus grande œuvre que l’humanité se soit jamais confier : auto-réalisé son évolution. Dans quelques semaines tout au plus, nous lancerons ici à Paris, mais très vite dans toute les Cités-Bulles, la numérisation de l’essence de l’humanité, de son esprit… de nos esprits. N’ayez pas peur! Nous allons enfin abandonner nos corps, cette vieille enveloppe qui ne sera bientôt plus qu’une relique… Vous ne devrez pas traîner le souvenir de l’homme comme un boulet. L’ère de l’humain de chair et d’os est révolu… voici venu le temps de l’humanité 2.0. »

Au pied de l’arcologie, la mère et le père scrutaient la multitude, tentaient d’apercevoir leur fils. Il leur avait envoyé un message pour leur dire qu’il arrivait. Le père et la mère se tenait par la main, perdu dans cette foule immense. La mère aurait aimé que son fils et sa fille soient avec eux. Le père malgré la fatigue d’une journée de travail avait le visage radieux d’une soirée de picole… Pourtant il n’avait rien bu. Le car de la compagnie de BTP l’avait déposé lui et son équipe directement ici. Exceptionnellement ils avaient pu terminer plus tôt afin de pouvoir assister en directe à l’évènement. La mère avait mis sa plus belle robe… pourtant trop vieille pour faire de l’effet, même à son mari. Lui portait son bleu de travail, noirci par la poussière du chantier. Il portait dans sa main laissée libre son casque et ses lunettes de protection. Des vendeurs ambulants proposaient des lunettes de plongées en milieu virtuel afin de vivre l’avènement en 3D. La mère supplia du regard son époux qui d’un signe de sa grosse main commanda 2 paires de lunettes. Le salaire d’une semaine de travail venait de disparaître… mais après tout ce n’était pas tous les jours qu’on fêtait l’arrivée de la Singularité. Ils levèrent les yeux au ciel et, sortant de la façade de l’arcologie, mesurant 20m, Shelley de BioNike s’adressa à eux… Ils en restèrent bouche-baie vitrée quand ils l’entendirent confirmer l’arrivée de la post-humanité.

Arthur reconnu sans mal Paul... Zorra de son vrai nom. Ils se retrouvèrent aux abords de la place qui s’étalait au pied de l’arcologie. Leurs quatre camarades ne seraient pas physiquement là... mais ils veilleraient sur eux depuis le cyberespace. Ils s’enfoncèrent tous les deux dans la foule qui grossissait toujours plus. On aurait dit que le monde entier s’était donné rendez-vous à Paris. Et c’était un peu le cas. Entre les personnes physiques, les avatars virtuels, les robots manœuvrés à distances… c’était bien toute la citoyenneté qui piétiner d’impatience face à Shelley.

Les deux hackers activèrent leurs appli anti-pub, poussèrent leurs filtres auditifs au maximum et rayèrent de leurs vue les avatars et autres robots virtuels venus rendre compte de l’ambiance pour quelques riches citoyens d’autres cités. Ils se frayaient un chemin avec difficulté mais approchaient de la porte de l’arcologie Est. A dix mètres, la milice citoyenne avait dressait un barrage. Derrières, quelques petits blindés pointaient leurs canons à eaux, à ondes et à feu sur la foule.

Le père et la mère reconnurent leur fils. « Et mon grand! » gueula le père de sa voix forte. Arthur se retourna et leur fit signe. Ils leur présenta en vitesse Zorra et leur tendit deux petites pilules. « Prenez ça! » lâcha-t-il. « C'est quoi? » grogna le père. « Ça les empêchera de prendre le contrôle de vos implants quand nous serons à l'intérieur. ». « Quoi? A l'intérieur de quoi? » « Écoute papa, on a pas le temps. » Arthur se tourna vers sa mère: « Maman, c'est peut-être notre dernière chance de revoir ma sœur. » Elle vit pour la première fois dans les yeux de son geek de fils, une intensité dont elle ne l’avait jamais cru capable, elle se tourna vers son mari: « Fais confiance à ton fils... avale! » Et, comme pour lui montrer l'exemple, elle jeta dans sa gorge la gélule. Les deux hackers et les parents enfilèrent ensuite quelques tenus virtuelles qui leurs ouvrirent une brèche dans le pare-feu réel. Un officier les salua même. Ils entendirent alors les mots de la Présidente Directrice Générale résonner dans le hall d’accueil.

Shelley de BioNike continuait à balancer son discours stéréotypé, écrit par son chargé de com’ en quelques heures… mais elle ne cessait de pensé en son fort intérieur à sa fille. Toutes les recherches qu’elle avait menées depuis des dizaines d’années et qui trouvaient aujourd’hui leur aboutissement, elle les mettrait en premier lieu au service de son ange, de sa tendre petite crevette. Le retour image lui laissait deviner l’ampleur de ce qu’elle vivait… l’incroyable audience cumulée qui la suivait : les citoyens des arcologies branchées sur les canaux de l’e-World, les concitoyens parisiens massés au pied de sa tour, les citoyens des autres bulles qui pilotaient sur la place parisienne leurs avatars… Tout ce que la planète comptait de citoyens, ou presque, assistait à son discours. Et elle n’arrivait qu’avec peine à lire ce que son prompteur virtuel déroulait devant elle. Elle repensait à la visite qu’elle avait effectué dans l’après-midi auprès de la fille que l’équipe du docteur Victor était parvenu à télécharger. Elle avait vu ces traits si épais, ces cheveux gras de citoyenne de la ville basse. Elle avait parcouru en toute hâte le résumé que lui avait préparé le docteur. La fille avait été conçue sans l’assistance de la génétique et était née par césarienne. Elle avait un frère qui était lui aussi né, deux ans plus tard, de manière naturelle. Son père travaillait comme beaucoup sur les chantiers de construction de la bulle et la mère s’occupait du foyer et, pour arrondir les fins de mois et les angles, jouait les médiatrices dans un centre social de son quartier. Le fils de la famille était un minable étudiant, qui ne semblait jamais devoir sortir du lot.

Zorra, Arthur et ses parents rejoignaient le salon privé d'où émettait Shelley. Iels entrèrent dans la foule des gens biens pincés qui écoutaient avec attention la PDG. Comme par magie... une magie noire qu'Arthur et Zorra savaient devoir à leurs amis, quatre shamans des mondes numériques qui leur avaient ouvert les portes de la réception. Zorra embrassa Arthur et le quitta. La mère décocha à son fils un sourire qui en disait long. Zorra regagna l'ascenseur Ouest de l'arcologie et montait maintenant au cœur de la cité… ou plutôt son cerveau. A côté d'elle apparut l'étrange créature qui l'avait tant effrayé quelques heures plus tôt. « Prends bien soins de mon frère... ne t'inquiète pas, je suis là... personne ne pourra t'arrêter. » Le ghost l'enveloppa de son aura. Zorra eut chaud et froid, puis se sentit totalement apaisé. Le stress qu'elle ressentait il y a encore quelques secondes s'était complètement estompé, comme le brouillard dispersé par le soleil. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et elle marcha au milieu des gardes armés sans que ceux-ci ne puissent la voir. Elle arriva devant les portes du sas qui isolait BHL du monde réel. Elle sentit sa main se lever malgré elle et se poser sur le scanner de sécurité. Lorsque les lourdes s'écartèrent, Zorra se retourna et vit le marbre impassible des gardes se fissurer et courir les veines de l'affolement. Ils regardaient en tous sens mais ne la voyait pas.


Shelley avait presque fini de présenter le plan d'action de l'OMC lorsque Arthur prit la parole. « Mensonge! La singularité ne viendra pas. Vous vous servez, vous et tous les dirigeants du monde citoyen de la crédulité du peuple pour l'utiliser comme cobaye de vos expériences. Vous nous dites de ne pas traîner le souvenir de l'homme comme un boulet, mais ce boulet n'est pas le corps mais votre mode de penser. L'évolution se fera en changeant nos mentalité, pas en troquant nos corps charnels pour des corps de donnés. Votre paradis virtuel n'est rien de plus que l'actualisation moderne des paradis antérieur... paradis catholique, artificiel, cathodique ou numérique ne sont que des leurres après lesquels vous faites courir le peuple, tel un hamster dans la roue de son infortune, roue dont vous vous servez pour avancer dans la pseudo linéarité de votre histoire. Nous, maudits hackers, sommes là pour vous faire dérailler. Les roues vont cesser de tourner. »

Sur les écrans et toutes les sources haut-débits du réseau, Antonin, Edgar, Isidore et Charles maniaient maintenant les flux et diffusaient les images qu'ils avaient volé aux services de sécurité de la PDG parisienne. Images qui la donnait à voir en plein CA, planifiant en concertation avec la gouvernance de l'OMC le mensonge qu'elle servirait aux citoyens.

Soudain, les images en directe montrèrent à nouveau le visage de la sexagénaire à la tête de Paris... Mais se tête était maintenant celle d'une furie. Puis par un morphing grossier ses traits laissèrent la place à ceux de la jeune fille numérisé. Son enveloppe charnelle était allongée sur une table d'opération métallique... Shelley eut l'impression de voir sa propre fille puis comprit.

« Ma fille! » cria la mère. Le père retient sa femme dans sa chute. « Qu'est-ce que... ». Arthur reprit: « Voici les parents d'une jeune fille partie il y quelques semaines pour participer à la PT Academy... Elle a été sacrifiée sur l'autel de la numérisation. Elle, au moins, a vu son téléchargement s'accomplir. Mais pour cette réussite, combien de morte dans l'anonymat de disparitions inexpliqués? Mais on ne sait encore quel sera le prix à payer de cette réussite. Pour la jeune fille, évidemment, mais pour nous tous et toutes. »

Au pied de la Tour, dont la couleur d'ivoire prenait de plus en plus les tons rougeâtre des méfaits des puissants qui y étaient installés, la masse amorphe se changeait en multitude excédée puis en peuple en colère.

Un coup de feu retentit. Un garde sortit de sa torpeur venait d'abattre le jeune Arthur. À ce moment précis une explosion se fit entendre depuis la chambre de BHL... L'Intelligence artificielle de Paris venait d'être victime d'une attaque cérébrale. Le cerveau de synthèse perdait sa mémoire vive et Zorra s'en prenait maintenant à la mémoire morte du cerveau superficiel. Shelley pleurait, elle comprenait que les machines qui maintenait sa fille dans une illusion de vie s'éteignaient une à une, avant qu’elle n’ait pu lancer le processus de numérisation. « Soyez maudits! »

La sœur, dont l'avatar multiformes s'était matérialisé aux côté de sa mère disparaissait maintenant dans un sourire, un soupire binaire. Zorra arriva en courant dans la confusion et la cohue. Elle s'approcha d'Arthur... « Je t'aime. Ne chausse pas encore tes semelles de vent, je t’en prie. Ne t'en va pas, reste avec moi! S'il te plaît... » Elle sentit un courant d'air courir sur son épine dorsale puis le visage d'Arthur s'éteignit.

05/03/2022

Communiqué de l'EZLN à propos de l'invasion russe en Ukraine

 Traduction du communiqué publié le 3 mars 2022 sur le site de liaison zapatiste et intitulé "NO HABRÁ PAISAJE DESPUÉS DE LA BATALLA" et consultable ici.

 


 

 

COMMISSION SEXTA ZAPATISTE,

Mexique.

IL N'Y AURA PAS DE PAYSAGE APRÈS LA BATAILLE

(À propos de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe).

 

2 mars 2022.

Aux signataires de la Déclaration pour la Vie :

À la Sexta nationale et internationale :

Compañer@s et frœurs :

Nous vous livrons nos mots et pensées sur ce qui a actuellement cours dans la géographie que vous appelez Europe :

PREMIÈREMENT.- Il y a une force d’agression, l’armée russe. IL y a des intérêts du grand capital en jeu, de chaque côté. Ceux qui souffrent des délires des uns et des habiles calculs économiques des autres, ce sont les peuples de Russie et d’Ukraine (et, sans doute bientôt, ceux d’autres géographies proches ou lointaines). En tant que zapatistes que nous sommes, nous ne soutenons ni l’un ni l’autre État, mais celleux qui luttent pour la vie contre le système.

Lors de l’invasion multinationale de l’Irak (il y a presque 19 ans), avec l’armée nord-américaine à sa tête, il y eut des mobilisations dans le monde entier contre cette guerre. Personne, en son jugement sain, ne pensait que s’opposer à l’invasion signifiait se tenir aux cotés de Sadam Hussein. La situation est aujourd’hui similaire, bien que non identique. Ni Zelensky ni Poutine. Halte à la guerre.

DEUXIÈMEMENT.- Différents gouvernements se sont alignés sur l’un ou l’autre camp, le faisant par calculs économiques. Il n’y a aucune évaluation humaniste en eux. Pour ces gouvernements et leurs « idéologues » il y a de bonnes et de mauvaises interventions-invasions-destructions. Les bonnes sont celles réalisées par leurs partisans, et les mauvaises celles perpétrées par leurs opposants. L’acclamation de l’argument criminel de Poutine pour justifier l’invasion militaire de l’Ukraine, se changera en lamentations quand, avec les mêmes mots, il justifiera l’invasion d’autres peuples dont les processus ne seraient pas du goût du grand capital.

Ils envahiront d’autres géographies pour les sauver de la « tyrannie néonazie » ou pour en finir avec les « narco-États » voisins. Ils reprendront alors les mêmes mots que Poutine : « nous allons dénazifier » (ou son équivalent) et ils abonderont en "raisonnements" de "danger pour leurs peuples". Et alors, comme nous le disent nos compañeras en Russie : « Les bombes russes, les roquettes, les balles volent vers les ukrainiens et ne leur demandent pas leurs opinions politiques et la langue qu’ils parlent », mais en changeant la « nationalité » des uns et des autres.

TROISIÈMEMENT.- Les grandes capitales et leurs gouvernements en « Occident » se sont assis et ont observé – et même encouragé – la détérioration de la situation. Puis, l’invasion commencée, ils ont attendus de voir si l’Ukraine allait résisté, en faisant les comptes des profits à tirer de l’une ou l’autre issue. Puisque l’Ukraine résiste, ils ont alors commencé à émettre des factures pour leur « aide », qui seront payées plus tard. Poutine n’est pas le seul surpris par la résistance ukrainienne.

Ceux qui gagnent dans cette guerre sont les grands consortiums d’armement et les grands capitales qui voient l’opportunité de conquérir, détruit/reconstruire des territoires, c’est à dire, créer de nouveaux marchés pour les biens et les consommateurs, pour les personnes.

QUATRIÈMEMENT.- Plutôt que de nous fier à ce que diffusent les médias et les réseaux sociaux des camps respectifs – et que tous présentent comme des « informations » -, ou aux « analyses » dans la subite prolifération d’experts en géopolitiques et les aspirants du Pacte de Varsovie et de l’OTAN, nous avons décidé de chercher et interroger celleux qui, comme nous, sont engagé.e.s dans la lutte pour la vie en Ukraine et en Russie.

Après plusieurs tentatives, la Commission Sexta Zapatiste a réussi à entrer en contact avec nos proches en résistance et rébellion dans les géographies qu’ils appellent Russie te Ukraine.

CINQUIÈMEMENT.- En résumé, nos proches, qui brandissent la bannière du @ libertaire, restent fermes : en résistance celleux qui sont au Donbass, en Ukraine ; et en rébellion celleux qui cheminent et travaillent dans les rues et les champs de Russie. Des personnes sont arrêtées et battues en Russie pour avoir protesté contre la guerre. Des gens sont tués en Ukraine par l'armée russe.

Ce qui les unis entre eux, et eux à nous, ce n’est pas seulement le NON à la guerre, c’est aussi le refus de « s’aligner » avec des gouvernements qui oppriment leur peuple.

Au milieu de la confusion et du chaos de chaque côté, leurs convictions leur font garder le cap : leur lutte pour la liberté, leur refus des frontières et de leurs États-Nations, et les oppressions respectives qui ne changent que de drapeaux.

Notre devoir est de les soutenir à la mesure de nos possibilités. Un mot, une image, un air, une danse, un poing qui se lève, une accolade – même depuis des géographies éloignées – sont aussi un soutien qui donnera du courage à leurs cœurs.

Résister c’est persister et l’emporter. Nous soutenons ces proches dans leur résistance, c’est à dire dans leur lutte pour la vie. Nous le leur devons et nous nous le devons à nous-mêmes.

SIXIÈMEMENT.- Pour les raisons ci-dessus, nous appelons la Sexta nationale et internationale ne l’ayant pas encore fait, à, selon vos calendriers, géographies et manières, manifester contre la guerre et en soutien aux ukrainien.ne.s et russes qui luttent dans leurs géographies pour un monde de liberté.

De même, nous appelons à soutenir économiquement la résistance en Ukraine sur les comptes qu’ils nous indiqueront en temps voulu.

De son côté, la Commission Sexta de l’EZLN fait sa part, en envoyant un peu d’aide à celleux qui, en Russie et en Ukraine, luttent contre la guerre. Nous avons également débuté des contacts avec nos proches en SLUMIL K´AJXEMK´OP afin de créer un fond de soutien financier commun pour celleux qui résistent en Ukraine.

Sans faiblir, nous crions et appelons à crier et exiger : L'armée russe hors d'Ukraine.

-*-

Il faut arrêter la guerre maintenant. Si elle continue et, comme c’est prévisible, s’intensifie, alors peut-être n’y aura-t-il plus personne pour raconter le paysage après la bataille.

 

Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.

Sous-commandant Insurgé Moisés. SupGaleano.

Commission Sexta de l’EZLN.

Mars 2022

30/01/2022

L'étoile et les lunettes magiques

Voilà un conte de fée issu de la visite des zapatistes en Europe rebelle. Son auteur, Marcello Galbazzi est un enfant de quatre ans.

Comme il l'explique lui-même à la fin de son histoire, il ne sait ni lire ni  écrire. C'est donc avec l'aide de sa grand-mère et de sa tante qu'est né ce conte, dont le style et le ton convient parfaitement à l'épopée zapatiste.

Ce conte doit beaucoup à la rencontre intercontinental et à ce voyage insensé initié par les zapatistes. Et pour Marcello, a certainement compté le Commando Palomitas, formé d'enfants zapatistes qui, elleux aussi, ont envahi le vieux continent.

Le conte en version originale et illustré est visible en PDF en suivant ce lien.

Traduction du SerpentⒶPlumes, à partir de l'article paru le 12 janvier sur le site desinformemonos.

 

 

IL ÉTAIT UNE FOIS

 

Ilustración: Alessandra “Supertramp” Testi


Il était une fois un enfant avec des lunettes qui vivait en Italie, dans une petite ville de Llanura Padana (elle s’appelait ainsi parce que c’est très facile), l’une des zones les plus polluées d’Europe.

Cette pollution était en partie due au fait que les montagnes qui la bordaient bloquaient les vents qui auraient du emporter les mauvaises vapeurs, mais également au fait qu’il y avait trop de voitures, trop de maisons et de centres commerciaux. Bien trop de tout ce qui fait que l’air est malsain. Il y avait encore des parcs et des arbres dans cette ville, mais l’enfant aux lunettes rêvait de bien plus.

Ses lunettes bleues et vertes étaient magiques et lui permettaient de voir, parfois, des choses extraordinaires, mais tellement belles, comme cette nuit d’octobre lorsque le ciel se fit si noir et qu’en haut apparut une grande étoile rouge avec une grande corde pendant vers le bas, comme si c’était un grand ballon, mais vraiment énorme… et aussi, l’étoile parlait !!!

« Salut enfant aux lunettes, veux-tu venir avec moi visiter un lieu merveilleux et plein de bons amis et de bonnes amies ? Attrape la corde et allons-y. Je suis une étoile magique ! »

« Bien sûr ! - répondit l’enfant – Où m’emmènes-tu ? »

« Mmmmmh, ce sera une surprise, ta maman, ton papa et ta grand-mère connaissent déjà ce lieu merveilleux ! Dépêche-toi ! »

L’enfant saisi la corde qui pendait à l’étoile et s’envola, mais pendant qu’il se trouverait au-delà des nuages, grâce à ses lunettes magiques il pourrait encore voir la terre en-bas...

Survolant une partie de l’Italie, puis l’Espagne et le Portugal, il vit que l’air qui enveloppait ces terres était gris et avait mauvaise odeur. Puis il arriva à l’Océan Atlantique, si bleu, lumineux et transparent que l’enfant pouvait voir jusqu’aux poissons sous l’eau, les grands, les petits, ceux de couleurs… Et puis vinrent d’autres terres, avec de drôles d’arbres qu’il n’avait jamais vu auparavant et des gens qui parlaient une langue différente et tellement jolie.

« Nous sommes arrivés – dit l’étoile rouge – accroche-toi bien, parce que l’atterrissage va être un peu compliqué ».

Et il en fut effectivement ainsi, il fallut faire un slalom entre les arbres très hauts appelés Ceibas, qui sont très vieux et sages, puisque les arbres aussi savaient parler. Sur leurs branches il y avait toute sorte d’animaux, d’insectes, de papillons aux milles couleurs, il y avait même un scarabée très étrange, vêtu d’une armure médiévale : il s’appelait Don Durito de la Lacandona, et lui aussi était en train d’écrire un conte sur une feuille tout en fumant sa pipe.

Et ainsi que l’avait dit l’étoile, l’atterrissage ne fut pas des meilleurs. L’enfant aux lunettes tomba sur un escargot qui s’appelait Escargot.

Escargot étendit son visage curieux et dit : « Comme tu es étrange, enfant aux lunettes, et la façon dont tu parles… Tu dis des mots qui ne sont pas dans mon vocabulaire, mais que j’ai déjà entendu lorsque avec un bateau un peu délabré appelé La Montagne j’ai été faire un tour, oups, une tournée, en Europe ».

« Et bien voilà, nous nous sommes rencontrés !!! Dis-moi, s’il te plaît, quel est ce lieu si beau, empli de couleurs et avec une si bonne odeur dans l’air ».

« C’est la terre des Zapatistes, elle s’appelle Chiapas, un lieu que nous voulons préservé, tel que tu le vois en ce moment-même, plein d’animaux, d’insectes et de vie. Pour nous la terre est une maman qui donne amour, bonheur et alimentation à ses fils et ses filles, que nous sommes. Une maman qui nous enseigne que tous méritent de trouver leur place, de s’aimer, et que chacun, selon ses capacités, doit respecter les autres ainsi que sa terre mère ».

« C’est magnifique ! Là où je vis ce n’est pas comme ça, il y a beaucoup de gens qui exploitent la terre, notre maman, comme tu dis, et ce faisant la rendent malade, car ils utilisent des poisons pour que les légumes, le blé et le maïs grandissent plus vite. D’autres ne lui permettent pas de respirer et l’étouffent sous des maisons et des gratte-ciel. Mais tous ne sont pas mauvais, bien qu’ils ne soient pas nombreux, il y a des gens qui aiment beaucoup la maman-terre ».

« Ici aussi c’est comme ça – répondit Escargot – il y a de mauvaises personnes qui viennent avec des soldats pour voler à notre maman-terre l’eau et les minéraux et transformer les terres qui nous donnent de quoi manger en prés pour leurs vaches. Ils nous jettent de nos maisons et nous obligent à monter dans les montagnes, là où il n’y a que des pierres et beaucoup de froid. Il y en a d’autres, des mauvais, qui veulent construire des centrales, des chemins de fer et des usines sur notre terre. Nous, nous ne voulons pas, c’est pour ça que nous nous sommes réunis au sein de l’EZLN (l’Armée Zapatiste de Libération nationale).

« N’aie pas peur. Oui nous sommes une armée, mais nos armes sont les mots, nos initiatives et la manière que nous avons de nous organiser. Nous voulons créer une meilleure manière de vivre… je vais essayer de t’expliquer ça : Il y a plus de 500 ans d’autres mauvaises personnes, qui étaient européens comme toi, envahirent nos terres et firent de nous leurs esclaves. Ils nous maltraitaient, nous devions travailler pour eux pendant qu’ils nous frappaient et nous humiliaient. Personne ne prenait soin de nous et nous ne pouvions pas aller à l’école. C’était l’enfer. Alors, nous nous sommes réunis et avons dit ASSEZ ! Nous parlions beaucoup entre nous de ce qu’il était possible de faire et beaucoup de temps a passé. Nous avons finalement trouvé un accord et tous ensemble nous avons construit nos écoles et nos hôpitaux. Nous avons décider de cultiver ensemble la terre-mère et cela nous a rendu heureux ».

« C’est merveilleux, Escargot, moi aussi je veux vivre comme ça ! Tu sais ce que je vais faire ? Je vais rester ici ».

L’enfant aux lunettes grimpa sur le dos d’Escargot et alla (très lentement, parce que comme disent les zapatistes, les escargots, bien que lentement, avancent) voir de ses propres yeux ce que signifiait vivre ensemble, être, comme disent les anciens, une communauté, et ce qu’il vit était tellement beau.

Dans la communauté il y avait beaucoup de mamans et de papas, de grand-pères et de grand-mères. Ils se levaient tôt pour aller travailler au champ et pendant qu’ils récoltaient le maïs, leurs enfants allaient à l’école, pas dans les écoles du mauvais gouvernement, mais dans celles qu’avaient imaginées et construites leurs parents. Leurs maîtres étaient des enfants plus grands et plus grandes, il n’y avait pas de notes, de devoirs ni de diplômes. L’école autonome apprenait à penser et à vivre.

Les parents, cependant, allaient ensemble avec toute la communauté travailler le champ et pendant qu’ils récoltaient le maïs, les haricots et le café, ils parlaient et s’aidaient, heureux parce qu’en étant ensemble le temps passait bien que le travail fut pénible.

Au retour ils se réunissaient pour le dîner et pour passer plus de temps ensemble : Les enfants pour jouer et les adultes pour bavarder.

Il arrivait souvent que tous, enfants inclus, se réunissent en assemblée pour décider de tout ce qui avait trait à la communauté, tous disaient ce qu’ils pensaient et ensuite ils décidaient ensemble.

La voix des enfants était aussi écoutée, mais surtout celle des grand-pères et grand-mères, qui sont les plus sages.

Les communautés vivaient en petits villages au milieu de la jungle, près de leurs champs qu’ils appellent milpa. Tout autour il y avait des arbres, des fleurs, des oiseaux colorés qui ne se voient en Europe que dans les documentaires, des fleuves et des cascades où on peut nager et jouer.

« C’est tellement bien d’être ici » - disait l’enfant qui à travers ses lunettes magiques pouvait aussi voir le cœur joyeux de tous ses amis.

« Malheureusement – répondit Escargot – l’heure du retour approche ! Si tu nous aimes vraiment, tu dois retourner dans ta maison et raconter à tous ce que tu as vu ici, pour que tes amis et amies sachent qu’existe une autre manière de vivre, meilleure, plus juste et plus joyeuse. Reviens quand tu le voudras, notre maison sera toujours ta maison ! Et lorsque tu seras sur ta terre, souviens-toi de l’étoile rouge dans l’obscurité de la nuit, c’est notre bannière !

L’enfant aux lunettes, un peu à contre-cœur, retourna avec sa maman et son papa en attrapant une nouvelle fois l’étoile rouge, pendant qu’Escargot, depuis l’ombre d’un ceiba, le saluait et lui envoyait un baiser en agitant le drapeau de l’EZLN.

PS : Bien que j’ai quatre ans et que je porte des lunettes qui me servent à voir de près et de loin, très loin, souvenez-vous que mon histoire, comme toutes les histoires zapatistes, enseigne quelque chose !

PS2 : Comme je ne sais ni écrire ni lire, j’ai raconté cette histoire à ma grand-mère pour qu’elle, elle l’écrive, mais les dessins c’est moi qui les ai fait.

 


 


23/05/2021

Colombie: les mamans en première ligne

trad' de l'article de Juan Miguel Hernandez Bonilla, paru sur le site de El Pais, titré: “Mamás primera línea”: las colombianas que enfrentan a la policía para salvar manifestantes. À retrouver ici.

 

Quelques membres du groupe de mamans de la première ligne du Portal de las Americas, au sud de Bogota. - Photo: Camilo Rozo

 « Mamans première ligne » : les colombiennes qui affrontent la police pour sauver les manifestants

Un groupe de femmes mère célibataire à Bogota a décidé de s’organiser afin de protéger les jeunes face à la répression policière pendant les manifestations contre le gouvernement

Vanessa a 39 ans et est danseuse professionnelle de tango. Elle a trois enfants. Chaque nuit, avec d’autres mères du quartier de Bogota où elle vit, elle sort défendre les manifestants contre la répression de la police. Cette garde prétorienne improvisée a inscrit le nom de son bataillon sur les boucliers qu’elles emportent pour se défendre des gaz lacrymogènes et des coups des anti-émeutes : « Mamans première ligne ».

Les mères se sont connues et sont devenues amies durant les premiers jours de la mobilisation sociale contre le gouvernement de Ivan Duque il y a trois semaines. « Cela faisait plusieurs nuits qu’on voyait avec peur et angoisse comment la police attaquait nos jeunes qui sortaient manifester pour leurs droits », raconte Vanessa tout en couvrant une partie de son visage d’un bandana noir. Et elle continue : « Nous sommes arrivées à la conclusion que si nous voulions faire un travail social, nous devions le faire bien : en première ligne, opposant le corps pour défendre les manifestants ».

Le lendemain de la création du groupe, les mamans recherchèrent dans les poubelles du quartier Keneddy, au sud de la capitale, des morceaux de bois et autres matériaux résistants qui leur servirait pour se défendre durant les affrontements avec la police. Elles ne trouvèrent pas grand-chose. Elles se mirent d’accord pour casser les tirelires avec le peu d’économies qui leur restait et envoyer faire les boucliers noirs qui dorénavant les protègent et les identifient. Quelques étudiants de l’université leur ont offert les lunettes de protection pour les yeux.

« Nous exigeons le minimum : droit au travail, à l’éducation, à la santé, à un toit, un revenu basique pour nourrir notre famille », explique Johana, une femme de 36 ans qui, ces jours-ci, a du laisser à leur grand-mère ses deux jeunes fils pendant qu’elle sort protéger les manifestants.

 

Quelques mamans de première ligne devant le mural en leur honneur. - Photo: Camilo Rozo

 Elle, et les autres mamans, ne sont qu’un petit échantillon des 21 millions de personnes, 42 % de la population totale en Colombie, qui est actuellement pauvre et survit avec moins de 70€ par mois. En plus d’être sans emploi, toutes les mamans de première ligne sont responsable de foyer, mères célibataires ayant du éduquer seules leurs enfants. « Les papas ne répondent presque jamais, n’apparaissent pas, ne donnent pas d’argent, et donc nous devons sortir gagner l’argent quotidien pour tenir la maison », explique Johana.

Les mères comptent maintenant de nombreux affrontement avec la police, qui a également été cible d’attaques. « Nous savons qu’à n’importe quel moment on peut perdre la vie », dit Johana. Leurs peurs ne sont pas infondées. Depuis les 21 jours que compte la grève en Colombie, la police est responsable de la mort d’au moins 14 personnes, selon le dernier rapport de Human Right Watch.

Eileen, l’aînée des mamans, dernière arrivée dans le groupe, avait peur. « J’y ai beaucoup pensé à tête reposée, mais c’est le minimum que je puisse faire pour soutenir les jeunes qui luttent pour nos droits », explique-t-elle, et c’est ainsi qu’elle s’est jointe à elles.

Carlos joue dans les divisions mineures d’une équipe de la capitale. Il s’est converti en leader de la première ligne de défense du Portal Americas, la zone où opèrent les mamans. Il commande un groupe de jeunes hommes du quartier qui toutes les nuits depuis qu’ont commencé les protestations tente de protéger les manifestants des bombes à projectiles électrifiés, les balles de caoutchouc et les jets d’eau que lance la police. « Pour nous, elles sont un soutien important », dit Carlos, qui tout comme les autres interviewées préfère ne pas dire son nom.

Depuis que les mamans sont en première ligne certains policiers y pensent à deux fois avant de les réprimer. « Au final, on a tous une maman », ont dit certains agents en les voyant pour la première fois. Daniela, une jeune fille chargée des communications de l’espace communautaire qui s’est créé là où résistent les jeunes et les mamans, explique que ce qui est en train de se passer est un changement profond dans l’image que la société civile se fait des manifestants. « C’est beau que les mamans se soit jointes à la résistance car elles renversent cette idée que les personnes qui sont dans les premières lignes des manifs sont des vandales ».

Elles insistent sur le fait que leur fonction est de protéger la vie. « Je crois qu’un bus qui brûle, les vitrines brisées d’un magasin, ou les murs peints ne sont en rien comparable à la vie d’un être humain, qu’il soit policier ou manifestant. La vie n’a pas de prix », disent-elles ensemble. Leur règle principale est de ne jamais se séparer : « Si ils en attaquent une, ils nous attaquent toutes ».

18/04/2021

L'escadron 421

Traduction du Serpent@Plumes du communiqué de l'EZLN paru sur le site de liaison zapatiste le 17 avril 2021. À retrouver ici.


ESCADRON 421.

(La délégation maritime zapatiste).

 

Avril 2021.

Le calendrier ? Un matin du quatrième mois. La géographie ? Les montagnes du sud-est mexicain. Un silence soudain s’impose aux grillons, à l’aboiement distrait et lointain des chiens, à l’écho d’une musique de marimba. Ici, dans les entrailles des collines, un murmure plus qu’un ronflement. Si nous n’étions pas où nous sommes, on aurait pu penser que c’était la rumeur de la pleine mer. Pas les vagues se brisant sur la côte, la plage, la falaise délimité par une entaille capricieuse. Non, quelque chose de plus. Et puis… une longue plainte et un tremblement intempestif, bref.

La montagne se lève. Elle retrousse, avec pudeur, un peu ses jupons. Non sans efforts, elle arrache ses pieds à la terre. Elle fait le premier pas dans un geste de douleur. Les plantes de cette petite montagne, bien loin des cartes, des circuits touristiques et des catastrophes, saignent maintenant. Mais ici tout est complicité, ainsi une pluie anachronique lui lave les pieds et, avec la boue, lui soigne ses blessures.

« Prends soin de toi, ma fille », lui dit la Ceiba mère. « Courage », énonce le huapác comme pour lui-même. L’Ibijau jamaïcain la guide. « Vers l’est, amie, vers l’est », dit-il tout en bondissant d’un côté à l’autre.

Vêtue d’arbres, d’oiseaux et de pierres, chemine la montagne. Et sur son passage, s’accrochent aux bords de son jupon, qui des hommes, qui des femmes, qui n’est ni les unes ni les autres, des filles et des garçons somnolents. Illes grimpent sur son chemisier, escaladent la cime de ses seins, suivent ses épaules et, là au sommet de sa chevelure, s’éveillent.

À l’est le soleil, ayant à peine point à l’horizon, retient un peu son idiote et quotidienne ronde. Il lui a semble voir que marche, avec une couronne d’êtres humains, une montagne. Mais au-delà du soleil et de quelques nuages gris oubliés par la nuit, personne ici ne semble s’étonner.

« C’est bien ce qui était écrit », dit le Vieil Antonio pendant qu’il affûte la machette à double tranchant, et la Doña Juanita acquiesce d’un soupir. Dans le fourneau ça sent le café et la maïs cuit. À la radio communautaire passe une cumbia. Les paroles parlent d’une légende impossible : une montagne naviguant à rebrousse-poil de l’histoire.

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Sept personnes, sept zapatistes, forment la fraction maritime de la délégation qui visitera l’Europe. Quatre sont des femmes, deux sont des hommes et unE est autre. 4, 2, 1. L’escadron 421 se trouve actuellement cantonné au dit « Centre de Formation Maritimo-Terrestre Zapatiste », situé dans la Pépinière Commandante Ramona de la zone Tzotz Choj.

Ça n’a pas été facile. Et même, ce fut tortueux. Pour parvenir à ce calendrier, il nous a fallu affronter objections, conseils, découragements, appels à la mesure et à la prudence, francs sabotages, mensonges, grossièretés, décomptes détaillés des difficultés, ragots et insolences, et une phrase répétée jusqu’à l’écœurement : « ce que vous voulez faire est très difficile, pour ne pas dire impossible. » Et, bien sûr, en nous disant, nous ordonnant, ce que nous devons faire et ne pas faire. Tout cela, de ce côté et de l’autre de l’océan.

Évidemment, tout cela sans parler des obstacles du suprême gouvernement et de sa bureaucratie ignorante, idiote et raciste.

Mais de tout ça je vous parlerai à une autre occasion. Là je dois vous parler un peu de notre resplendissante délégation zapatiste maritime.

Les 4 femmes, les deux hommes et lela autre sont des êtres humains. On leur a fait passer le Test de Turing, avec quelques modifications que j’ai considéré pertinentes, afin d’écarté que l’unE d’entre-elleux, ou toustEs soit un organisme cybernétique, un robot quoi, capable de danser la cumbia du Sapito trompant le pas. Ergo, les 7 appartiennent à la race humaine.

Les 7 sont nées sur le continent qu’ils appellent « Amérique », et le fait qu’illes partagent douleurs et rages avec d’autres peuples originaires de ce côté-ci de l’océan, fait d’elleux des Latino-américains. Illes sont, également, mexicainEs de naissance, descendantEs des peuples originaires mayas, selon ce qu’on a constaté auprès de leurs familles, leurs voisins et connaissances. Illes sont aussi zapatistes, avec les papiers des municipalités autonomes et des Conseils de Bon Gouvernement qui en attestent. Illes ne portent aucun délit prouvé et qui n’aurait pas été sanctionné en son temps. Illes vivent, travaillent, tombent malades, se soignent, aiment, se quittent, rient, pleurent, se souviennent, oublient, jouent, sont sérieuxes, prennent des notes, cherchent prétexte, en somme, illes vivent dans les montagnes du Sud-est mexicain, au Chiapas, Mexique, Amérique Latine, Planète Terre, etc.

Les 7, en plus, se sont proposéEs comme volontaires pour faire la traversée par la mer – chose qui n’a pas provoqué beaucoup d’enthousiasme dans la grande variété de zapatistes de tous âges -. Ou plutôt, pour mettre les choses au clair, personne ne voulait voyager en bateau. À quel point a contribué à cela la campagne de terreur déchaînée par Esperanza et toute la bande de Défense Zapatiste, synthétisé dans le célèbre algorithme de « toustes vont mourir misérablement » ? Je n’en sais rien. Mais le fait d’avoir battu les réseaux sociaux, whatsapp inclus, sans aucun avantage technologique (allez, sans même in signal rural de portable), m’a motivé à mettre mon petit grain de sable de plage.

C’est ainsi que mû par ma sympathie pour la bande de Défense Zapatiste, j’ai demandé la permission au SubMoy de parler à la délégation qui, entre cris, hurlements et rires d’enfants, se préparait pour l’invasion qui n’est pas une invasion… enfin, si ça l’est, mais c’est quelque chose de, disons, unanime. Quelque chose comme un internationalisme sado-masochiste qui, évidemment, ne sera pas bien vu par l’orthodoxie faite avant-garde, laquelle, comme il se doit, est tellement devant les masses, qu’on n’arrive plus à la voir.

Je me présentais à l’assemblée et, prenant ma plus belle figure de tragédie, je leur racontais des choses horribles de haute-mer : les « vomitos » interminables ; la vaste monotonie de l’horizon ; l’alimentation pauvre en maïs, sans pop-corn et – horreu ! - sans sauce Valentina ; l’enfermement avec d’autres personnes pour plusieurs semaines – avec qui, les premières heures, tu échanges des sourires et des attentions, et peu après des regards qui tuent - ; j’ai aussi décris, avec luxe de détails, des tempêtes terribles et des menaces inconnues ; je me suis référé au Kraken et, par une de ces manies littéraires, je leur parlais d’une gigantesque baleine blanche qui cherchait, furieuse, à qui arracher la jambe, ce qui privera la victime de tout rôle décent pour la cumbia la plus lente. Ce fut inutile. Et je dois vous confesser, non sans mon orgueil de genre mal blessé, que ce sont des femmes qui dirent : « en bateau », lorsqu’on leur a présenté l’option de voyage par mer ou par air.

C’est ainsi que se sont inscrites pas 7, pas 10, pas 15, mais plus de 20. Même la petite Veronica, de 3 ans, s’est inscrite quand elle a entendu l’histoire de la baleine assassine. Oui, incompréhensible. Mais maintenant qu’illes la connaisse (la fillette, pas la baleine), illes compatiront. Je veux dire, illes compatiront avec Moby Dick.

Alors, pourquoi seulement 7 ? Eh bien, je pourrai vous parler des 7 points cardinaux (devant, derrière, un côté, l’autre côté, le centre, le bas et le haut), des 7 premiers, ceux qui mirent le monde au jour, et ainsi de suite. Mais la vérité c’est que, loin des symboles et des allégories, le nombre se doit à ce que la majorité n’a pas encore eu son passeport, et bataille toujours pour l’obtenir. Je vous parlerai de ça plus tard.

Bien, mais je suis sûr que vous, ces problèmes ne vous intéressent pas. Vous, ce que vous voulez c’est savoir qui va naviguer sur « La Montagne », traverser l’Océan Atlantique, et envahir… argh, je voulais dire, visiter l’Europe. Et donc je mets ici leurs photos et un bref portrait :

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Lupita. 19 ans. Mexicaine de naissance. Tzotzil des Altos du Chiapas. Elle parle sa langue maternelle, le tzotzil, et le castillan avec fluidité. Elle sait lire et écrire. Elle a été coordinatrice locale des jeunes, coordinatrice régionale des jeunes, et administratrice locale du travail collectif. Musique qu’elle aime : pop, romantiques, cumbias, balades, électronique, rap, hip hop, musique andine, musique chinoise, révolutionnaires, classiques, rock des années 80 (c’est comme ça qu’ils ont dit), mariachis, musique traditionnelle de son peuple… et le regueton (note de la rédaction : si ce n’est pas « un monde où tiennent beaucoup de mondes », je ne sais pas ce que c’est. Fin de la note). Couleurs préférées : noir, rouge, cerise et café. Expérience maritime : quand petite elle a voyagé en canot. Elle s’est préparée pendant 6 mois pour devenir déléguée. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe. Elle aura la fonction de Tierce Compa lors de la traversée par mer.

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Carolina. 26 ans. Mexicaine de naissance. D’origine Tzotzil des Altos du Chiapas, maintenant Tzeltal de la forêt Lancandona. Elle parle sa langue maternelle, le tzotzil, en plus du tzeltal et le castillan avec fluidité. Elle sait lire et écrire. Mère célibataire d’une fille de 6 ans. Sa mère l’aide à prendre soin de sa fille. Elle a été coordinatrice de « comme femmes que nous sommes » et élève de formation vétérinaire. Elle est actuellement Commandante à la direction politico-organisationnelle zapatiste. Musique qu’elle aime : pop, romantique, cumbias, rock des années 80 (c’est comme ça qu’ils ont dit), de groupe et révolutionnaires. Couleurs préférées : crème, noir et cerise. Expérience maritime : canot quelque fois. Elle s’est préparée pendant 6 mois pour devenir déléguée. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe.

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Ximena. 25 ans. Mexicaine de naissance. Cho’ol du nord du Chiapas. Elle parle sa langue maternelle, le cho’ol, et le castillan avec fluidité. Elle sait lire et écrire. Mère célibataire d’une fille de 6 ans. Sa mère la soutien en prenant soin de sa fille. Elle a été coordinatrice de jeunes et actuellement elle est Commandante à la direction politico-organisationnelle zapatiste. Musique qu’elle aime : cumbias, tropicales, romantiques, révolutionnaires, rock des années 80 (c’est comme ça qu’ils ont dit), électronique et ranchera (musique popularisée par les gouvernements issus de la révolution dans les années 30, ndt). Couleurs préférées : violet, noir et rouge. Expérience maritime : quelque fois en canot. Elle s’est préparée pendant 6 mois pour devenir déléguée. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe. Commandante en second de la délégation maritime, après Dario.

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Yuli. 37 ans. Elle fêtera ses 38 ans en pleine mer. D’origine Tojolabal de la Forêt frontalière, désormais Tzeltal de la forêt Lacandona. Elle parle le castillan avec fluidité. Elle sait lire et écrire. Mère de deux enfants : une fille de 12 ans et un garçon de 6 ans. Son compagnon la soutien en s’occupant des enfants. Son compagnon est tzeltal, c’est pour ça qu’ils s’aiment, se disputent et recommencent à s’aimer en castillan. Elle a été promotrice d’éducation, formatrice d’éducation (qui préparent les promoteurices d’éducation) et coordinatrice de collectif local. Musique qu’elle aime : romantiques, de groupe, cumbia, vallenato (musique colombienne, ndt), révolutionnaires, tropicale, pop, marimba, ranchera et rock des années 80 (c’est comme ça qu’ils ont dit). Couleurs préférées : noir, café et rouge. Expérience maritime nulle. Elle s’est préparée pendant 6 mois pour devenir déléguée. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe.

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Bernal. 57 ans. Tojolabal de la zone de la forêt frontalière. Il parle sa langue maternelle, le tojolabal, et le castillan avec fluidité. Il sait lire et écrire. Père de 11 enfants : le plus grand a 30 ans et la plus petite en a 6. Sa famille le soutien en s’occupant des petits. Il a été milicien, responsable local, maître de la petite école zapatiste et membre du Conseil de Bon Gouvernement. Musique qu’il aime : rancheras, cumbias, musique huichole, marimba et révolutionnaires. Couleurs préférées : bleu, noir, gris et café. Expérience maritime : pirogue et canot. Il s’est préparé pendant 6 mois pour devenir délégué. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe.

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Dario. 47 ans. Cho’ol du nord du Chiapas. Il parle sa langue maternelle, cho’ol, et le castillan avec fluidité. Il sait lire et écrire. Père de 3 enfants : un de 22 ans, un autre de 9 ans et la plus petite de 3 ans. Le petit et la petite iront avec leur mère en Europe par la voie aérienne en juillet. Il a été milicien, responsable local, responsable régional et, actuellement, il est Commandant à la direction politico-organisationnelle zapatiste. Musique qu’il aime : rancheras de Bertin et Lalo, tropicales, marimba, musique régionale et révolutionnaires. Couleurs préférées : noir et gris. Expérience maritime : pirogue. Il s’est préparé pendant 6 mois pour devenir délégué. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe. Il sera le coordinateur de la délégation zapatiste maritime.

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Marijose. 39 ans. Tojolabal de la zone de la forêt frontalière. Ille parle le castillan avec fluidité. Ille sait lire et écrire. Ille a été milicienNE, promotreurICE de santé, promoteurICE d’éducation, et formateurICE d’éducation. Musique qu’ille aime : cumbias, romantiques, rancheras, pop, électronique, rock des années 80 (c’est comme ça qu’ils ont dit), marimba et révolutionnaires. Couleurs préférées : noir, bleu et rouge. Expérience maritime : pirogue et canot. Ille s’est préparéE pendant 6 mois pour devenir déléguéE. Volontaire pour voyager en bateau vers l’Europe. Ille a été désignéE comme lela premièrE zapatiste à débarquer et, avec ille, commencera l’invasion… ok, la visite de l’Europe.

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Ainsi donc la première plante qui se posera sur le sol européen (bien sûr, si on nous laisse débarquer) ne sera pas celle d’un homme, pas plus que d’une femme. Elle sera d’unE autre.

Dans ce que le défunt SupMarcos aurait qualifié de « gifle avec une chaussette noire pour toute la gauche hétéropatriarcale », il a été décidé que ce sera Marijose qui débarquera en premier.

Dès qu’ille posera ses deux pieds sur le territoire européen et se sera remisE du mal de mer, Marijose criera :

« Rendez-vous visages pâles hétéro-patriarcaux qui harcelez la différence ! »

Nan, c’est une blague. Mais, quoi, ce ne serait pas bien qu’ille dise ça ?

Non, en foulant la terre, lela compa zapatiste, Marijose, dira, d’une voix solennelle :

« Au nom des femmes, des hommes, des ancien.ne.s et, bien sûr, des autres zapatistes, je déclare que le nom de cette terre, celle que ses natifs appellent aujourd’hui « Europe », dorénavant sera : SLUMIL K´AJXEMK´OP, ce qui veut dire « Terre Rebelle », ou « Terre qui ne se résigne pas, qui ne faiblit pas ». Et c’est ainsi qu’elle sera connue des siens et des inconnus tant qu’il y aura ici quelqu’un qui ne se rend pas, qui ne se vend pas et qui ne flanche pas ».

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J’atteste.

Supgaleano.

Avril 2021.


(À suivre...)

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

01/03/2021

Quel antifascisme?

 Je republie ici le texte que j'avais publié lorsque j'avais rejoins la plateforme de blog "antifa-net", qui depuis n'existe plus... toutefois la définition de l'antifascisme que je porte me semble toujours d'actualité.

Je choisi de ne pas retravailler le texte, vous excuserez donc les quelques références datées (UMP, etc).

Bonne lecture

 







 

 

Pourquoi je rejoins antifa-net

Dans Une journée particulière, le film d'Ettore Scola, Mastroianni, poursuivi jusque dans son sixième par les gros bras mussoliniens, s'écrie judicieusement à l'adresse du spadassin qui l'accuse d'anti-fascisme : "Vous vous méprenez, monsieur : ce n'est pas le locataire du sixième qui est anti-fasciste, c'est le fascisme qui est anti-locataire du sixième."
Extrait du réquisitoire de Desproges contre Jean-Marie Le Pen, 28 septembre 1982


Ce petit rappel est important car de plus en plus la charge semble s'inverser quand on parle d'antifascisme. Il devient même de plus en plus fréquent dans la bouche et sous la plume de gens de gauche de voir traiter celles et ceux qui se revendique de l'antifascisme... de fascistes !
Éclaircissons donc un premier point avant d'entrer dans le vif du sujet. L'antifascisme est tout autant que le « fascsime » que nous combattons divers. Pour en avoir une idée plus précise je ne peux que vous enjoindre à lire le texte de Réflexes, repris sur le site de la Horde.
L'antifascisme dont je me revendique est issu du mouvement antifasciste radical, un mouvement qui n'appréhende la lutte contre le fascisme que comme une des base d'un mouvement révolutionnaire et émancipateur...
De même ce que nous pouvons classé sous le vocable de « fascisme » mériterait certainement une analyse plus précise tant les différences entre les mouvements catholiques intégristes, les royalistes, les néo-païens, les nationalistes révolutionnaires ou l'extrême droite électoraliste peuvent apparaître importantes. Toute fois entre ces différents mouvement il existe quelques constantes qui les démarques de partis démocratiques, même réactionnaires tels que l'UMP. N'oublions pas non plus que les mouvements qui ont mené le monde à la guerre dans les années 30 étaient loin d'être unifiés idéologiquement. Entre le nazisme, le fascisme historique italien et le franquisme il y a tout de même des divergences significatives... Mais ce n'est pas le propos de ce billet.

A lire les attaques dont celles et ceux qui ici et ailleurs se revendiquent d'un antifascisme radical sont l'objet, de la part d'hommes et de femmes de gauche, il semble que ces derniers oublient cette évidence que la citation de Desproges nous rappelle fort à propos : c'est bien le fascisme, cette vision autoritaire et totalitaire de la société qui désigne celles et ceux qui sortent du cadre stricte de leur vision du monde à la vindicte : immigrés, juifs, homosexuels, drogués, prostituées, etc.
Et si en temps de crise, les partis de la réactions (et même certains partis de gauche institutionnelle) ont une fâcheuse tendance à reprendre cette rhétorique avec plus ou moins de facilité, c'est plus par opportunisme ou calcul électoraliste... voir même selon certains discours afin de siphonner l'électorat extrémiste ! (Reprendre les idées des fachos pour les empêcher de prendre le pouvoir découle d'une logique partidaire à laquelle je suis totalement étranger.)

S'il peut s'habiller au grès des situations d'une parure plus ou moins sociale, le fascisme s'oppose de toutes ses tripes à l'idée d'émancipation sociale. La vision autoritaire que développe la pensée fasciste ne conçoit pas que le peuple puisse gérer la société, que le prolétariat puisse prendre son destin entre ses mains. Dans cette vision du monde, les organisations sociales, féministes, les syndicats, l'ensemble des secteurs où le peuple s'organise par lui-même et pour lui-même sont perçus comme dangereux pour l'ordre social. Le peuple n'est pensé qu'en tant que masse devant obéir à un chef traçant la voie du pays, grâce à une vision claire au service de la puissance de la nation. En cela, il n'est pas d'essence démocratique, même si tactiquement, il peut utiliser le jeux électoral pour accéder au pouvoir.
Ce recours à un dieu, à un césar, à un tribun va à l'encontre du mouvement émancipateur dont l'antifascisme radical se revendique. Oui, nous pensons que les prolétaires sont capables d'organiser la société, sans recours aux présidents, directeurs et autres généraux... qu'ils soient de droits divins ou de droits électoral.

L'acceptation de cette idée d'un guide suprême n'est possible dans le peuple qu'en adéquation avec une exaltation de la nation, de la patrie. En effet, le chef représente le garant de l'intérêt national, dépassant les intérêts de classes. Un discours qui s'évertue, parfois subtilement pour s'ouvrir quelques portes à gauche, à confondre souveraineté populaire et souveraineté nationale. Mais derrière cette tromperie linguistique c'est encore une fois une tentative de récupération du mouvement social et de son émancipation. Car cette confusion sémantique se révèle dans les faits un renversement total de la logique. En confondant ainsi intérêts du pays et du peuple on valide par là-même cette idée que patrons et travailleurs doivent composer pour l'intérêt supérieur de la nation. Là encore aucune volonté émancipatrice pour le peuple dans l'idéal fasciste. L'idée que les travailleurs ne peuvent se passer des patrons est la continuité de l'idée que le peuple a besoin d'un chef ou que la famille s'organise autour de l'homme. On en vient alors logiquement à préférer les patrons de son pays, discours d'autant plus audible que l'esprit d'entreprise vanté par les tenants libéraux de nos économies, qu'ils soient de droite ou de gauche, finit par nous faire croire que l'important est de produire, toujours plus, toujours moins cher afin de relancer la croissance... dans l'intérêt supérieur de la nation. Sans aucune considération à la base des besoin des hommes et des femmes, ni prise en compte de l'environnement. Aucune réflexion sur le pourquoi et le comment de nos productions. Le fascisme ne se distingue en cela qu'aux marges des politiques économiques actuelles.
En cela aussi, lorsqu'à gauche certains tentent de surfer sur le patriotisme économique ils se trompent de combat. Que signifie de vouloir taxer par exemple Total ? Total exploite les ressources des sous-sols d'un certain nombre de pays. Ce qui revient, dans un système concurrentiel à spolier ces pays d'une partie de leurs richesses. Les retombées pour les pays hôtes sont de deux ordres : des taxes et des salaires. Les unes vont dans les caisses de l'état, les autres dans les poches des travailleurs. Rapatrier les bénéfices d'une entreprise comme Total revient à valider l'idée que l'entreprise appartient à ses dirigeants et pas aux travailleurs. Car sinon, il n'y a aucune raison que les bénéfices produit par les travailleurs dans un pays servent les intérêts des travailleurs du pays des dirigeants. C'est soumettre la valeur ajouté du travail à la nationalité de l'entreprise, de ses capitaux ou de ses dirigeants. Rien ici qui puisse se revendiquer d'une vision pour l'émancipation des travailleurs.
Cette confusion est aussi la conséquence d'un discours répandue à gauche qui prétend que les frontières seraient les garantes des intérêts des travailleurs, que c'est la mondialisation économique qui tend à abolir les frontières. Quoi de plus faux quand on voit comme le patronat et les grandes entreprises jouent des différences de protection sociale de chaque pays pour maximiser leurs bénéfices. Les gouvernements quant à eux jouent des délocalisations pour attaquer nos droits. Car si les barrières se lèvent pour les marchandises et les capitaux, il n'en va pas de même pour les droits sociaux ni pour les hommes et les femmes. Poussé à l'extrême ce raisonnement valide l'antienne fasciste « le travail pour les nationaux », que l'on décline ensuite sur les allocations sociales, les soins, l'accès au logement, le droit de vote... Les peuples n'ont décidément rien à espérer d'un repli nationaliste.
L'antifascisme que j'espère partager avec vous, sur antifa-net est avant tout une lutte pour l'émancipation, pour la reconnaissance de la diversité, un combat pour l'égalité économique, politique et social, pour la liberté des peuples à s'organiser horizontalement dans une société sans classes, ni gouvernement centralisé, ni normes imposées.

Si aujourd'hui certains à gauche préfèrent dialoguer avec les fascistes, tout en désignant les « antifas » comme des inquisiteurs, c'est peut-être bien le signe le plus inquiétant du glissement à droite de l'échiquier politique. Car, à part quelques putschistes en puissance, la plus part des partis fascistes ont opté, dans une Europe pacifiée, pour une conquête du pouvoir par les urnes. Et dans toute élection, les voix ne se portent pas toujours sur un candidat par choix, mais aussi par dépit, par repoussoir, etc. Ce n'est donc pas un peuple majoritairement fasciste qui porte au pouvoir un parti fasciste... mais des calculs électoraux qui échappent à toute tentatives d'explications simplistes.
Si des partis fascistes doivent arriver au pouvoir, ce sera plus certainement par la perméabilité de certains thèmes entre l'extrême droite et une partie de la gauche, et la faillite d'une gauche libérale. Jouer avec les thèmes de l'extrême droite est non seulement un pari risqué dans le jeux démocratique, plus encore en période de crise, mais c'est surtout un renoncement à cette idée d'émancipation, cette volonté d'aller au-delà des contraintes de l'époque en inventant un nouveau vivre ensemble.
Cette porosité rouge-brune naît plus encore des passerelles que tissent certains entre une partie de la gauche anti-libérale et des individus de droites plus ou moins extrêmes. C'est au travers des thèses conspirationnistes, d'une écologie plus kaki que verte ou d'un socialisme teinté de nationalisme, que les solutions fascistes infusent aujourd'hui dans la société, bien au-delà du cercle restreint de l'influence des mouvements d'extrême-droite.
Les antifascistes seraient devenus les pourfendeurs de la liberté d'expression ? Mais la mouvance fasciste n'a-t-elle pas tout le loisir de s'exprimer dans sa presse, et même plus largement dans les médias dominants ? Pour quelles raisons devrions-nous leur donner la parole dans les quelques espaces où ils n'ont pas tribunes ouvertes ? Ceux qui accusent les antifas de sectarisme en prétextant notre refus de joindre nos voix aux fascistes, en leur ouvrant les colonnes de notre presse, portent une responsabilité dans le confusionnisme idéologique actuel.
Quant à dialoguer avec l'extrême droite, sous prétexte à la fois d'ouverture à toutes les idées pour sortir de la crise, ou en espérant pouvoir convaincre les électeurs de partis fascisants, cette stratégie est voué à l'échec. Car, en dialoguant avec des fachos dans le cadre de débats, qui peut-on espérer convaincre ? Les contradicteurs de l'extrême-droite, dont on peut penser qu'ils sont idéologiquement formés ? Le public de ces débats organisés par des mouvements fascisants ? Ils ne constituent de toute façon pas la majorité des électeurs susceptibles de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Au contraire, c'est délivrer une caution démocratique à des écoles de pensées que l'idée du peuple organisé révulse... dès qu'il a glissé son bulletin dans l'urne, pour les mouvements fascistes qui ont fait le choix des urnes. Si vraiment ceux qui prônent le débat avec les fascistes souhaitent convaincre celles et ceux qui peuvent tendre du « côté obscur de la force », ils devraient se battre pour que la liberté d'expression qu'ils défendent pour des mouvements fascistes soit donnée aux forces de l'émancipation social, qui combattent le capitalisme et qui ne bénéficient pas de cette même exposition médiatique.
Quant à trouver des idées de justice social, d'égalité politique ou de libertés individuelles et collectives dans les thèses fascistes ça ne peut résulter que d'une grande confusion mentale nourrie de longues soirées à refaire non pas le monde, mais les nations, avec les débatteurs de l'extrême-droite. Les attaques contre l'antifascisme radical ressemble moins à une attaque contre l'antifascisme que contre la radicalité dont nous sommes porteurs... une attaque en règle contre l'émancipation du peuple !

Non, décidément on ne dialogue pas avec le fascisme, on le combat !
Le fascisme c'est la gangrène, on l'élimine ou on en crève !